Nos îles numériques

entre connexion et déconnexion


Une minute vers l’île

lundi 1er février 2021, par AS

(poème pour l’aventure moderne)

annesavelli · Une Minute Vers L'île

(et pour le prolonger, davantage de poèmes-minutes d’Anne Savelli, si jamais vous avez envie)


L’Île qu’on ne voyait pas (podcast)

lundi 1er février 2021, par JS

Toujours dans l’atelier-discussion autour du téléphone, de la connexion, à la bibliothèque de L’Haÿ-Les-Roses, nous avons terminé en évoquant les îles idéales.


 
Désirs d’îles qui rappellent parfois un poème de René Char intitulé Qu’il vive ! et qui commence par Dans mon pays...


Crédits :
Sons empruntés sur Radio Aporee à :
Andrzej Maciejewski (tronçonneuse et corbeaux, Łódź, Poland)
et Jillis Molenaar (criquets, plage, Corse)
Photographies de Joachim Séné et Anne Savelli


#6 Une respiration

lundi 1er février 2021, par AS


Pendant que nous poursuivons notre travail sur ce site, Nos îles numériques (plus de 100 articles au total !), je prends le train pour la première fois depuis des mois. Je me rends à Marseille, où l’association La Marelle me reçoit en résidence. Ce train, le trajet jusqu’à la gare, l’attente, le scan du billet, je m’en fais toute une histoire, comme tout ce qui demande un minimum d’adaptation depuis l’oscillation. Une fois installée, une première annonce nous distille le blabla habituel, ou plutôt celui du Covid : la voiture-bar fermée, le masque obligatoire, n’oubliez pas les gestes barrières, déplacez-vous le moins possible... Sur internet, j’ai cherché à savoir si on pouvait éventuellement boire un peu de son eau ou croquer un sandwich home made, vite fait, mais n’ai trouvé que des réponses contradictoires. La voix dans le wagon n’en dit rien. Le train part. Nous roulons, prenons de la vitesse.
C’est alors qu’Éric intervient. Éric de Nice, comme il se surnomme, est le conducteur de ce train. Et il déroule longuement, lyrique, tout un discours sur la puissance de sa machine et la délicatesse, faite d’ombres et lumières, du paysage. Il nous conseille de quitter nos smartphones, d’oublier nos écrans et de regarder dehors. Il nous propose aussi, malgré nos masques sur le visage, de nous saluer, de nous regarder dans les yeux. Invisible dans sa cabine, Éric est drôle et poétique, technique et romanesque. À la fin, malgré ce qu’il vient de nous dire, il nous invite... à lui écrire sur Twitter ! C’est cela, l’aventure moderne. C’est l’humain revenu. Et c’est la raison pour laquelle je m’exécute : je veux l’inviter à nous rejoindre.
Éric nous fait rire, nous détend. Quelqu’un, sur le réseau, viendra lui dire que grâce à lui, il se sent comme à la maison dans son train. Je suis d’accord, l’expression est la bonne : le TGV file, fend la vie numérique, pandémique, pour parler d’autre chose et nous lier à l’instant.
À la Marelle, quand je raconte l’histoire, immédiatement on me dit : "Ah mais toi, il t’arrive toujours une aventure dans le train !" Et, il faut le reconnaître, quand je laisse venir, c’est vrai.


#5 Temps (numérique) de l’écriture

mardi 15 décembre 2020, par AS


(calligramme de Guillaume Apollinaire)

Cette fois, je décide d’écrire à même l’interface, directement dans Nos îles, et non de commencer par utiliser un traitement de textes avant d’effectuer un copier-coller en ajoutant quelques balises à mon article. Ce que je veux écrire comprendra de nombreux liens, voilà ce que j’ai en tête. Mais ce que je recherche, c’est peut-être également le geste initial, celui que la création en ligne a instauré au tout début : taper le texte au cœur du site, le relire au moment de la publication.

Je voudrais parler de cette effervescence de l’espace d’écriture personnel, de la fin des années 1990 au milieu des années 2010, avant que le texte ne se déplace massivement vers les réseaux sociaux et, sans doute, les plateformes d’écriture dédiées. Ces dernières, je ne les fréquente pas, je n’en parlerai donc pas (un tour sur l’une d’entre elles, à l’instant, me rappelle l’époque d’avant le web, quand il fallait passer par les concours de nouvelles dans des revues que, sinon, on n’aurait pas lues, pour se sentir publié.es. J’avoue que je m’en souviens sans enthousiasme et que cette évocation ne me donne pas envie de poursuivre mon exploration, mais peut-être ai-je tort. À 20 ans, c’est sur une de ces plateformes de publication que j’aurais commencé par me rendre, certainement. Il faudrait demander aux gens de 20 ans qui écrivent ce qu’ils en pensent).

(je me souviens du lieu de ma première connexion personnelle, chez moi, à Saint-Ouen, mais absolument plus du moment en lui-même ni de ma toute première recherche)

Je voudrais citer les passeurs, ceux qui arpentaient le web littéraire francophone pour nous rapporter ce qu’ils trouvaient digne d’intérêt et nous pousser à ouvrir telle ou telle page, à visiter tel ou tel site. Je les suivais à peu près tous (ils n’étaient pas si nombreux, au début), par curiosité, puis parce que c’était devenu mon métier.

(remue.net en l’an 2000)

Commencer par François Bon, dont j’étais une lectrice et dont j’avais découvert le premier site personnel, remue.net, qui deviendrait par la suite collectif, parce qu’il ouvrait sans cesse 200 portes à la fois (et continue de le faire, sur son site mais aussi sur Youtube). Un autre site que je consultais souvent : celui qui, anonyme je crois à l’époque, s’intitulait Labyrinthe et était tenu par Christine Genin (dernière mise à jour fin 2008). On y trouvait un index d’auteurs francophones contemporains "publiés papier", avec site ou non. Une seconde page réunissait les créations web, toujours par ordre alphabétique. Une troisième regroupait les blogs que Christine suivait : cela suffisait pour commencer de s’y perdre.

Il faudrait faire l’expérience de cliquer sur chaque lien de ces pages datant de 2007, 2008, et voir ce qui se produit. Il faudrait se demander qui on connaît, qui on a déjà lu et peut-être surtout établir la liste de qui on lit encore et demeure accessible par cette suite exacte de liens. 2007, 2008, ça ne paraît pas si loin. Difficile, cependant, de remonter davantage dans le temps sans chercher des heures — et peut-être en vain — un meilleur annuaire.

Je la fais, tiens, cette liste, avant de poursuivre ma route : d’une page à l’autre, je peux ainsi retrouver Philippe Aigrain, Brigitte Celerier (Paumée), Éric Chevillard (mais je ne le lis plus trop), Fred Griot (dont l’ancien blog fait basculer directement vers le nouveau site), Philippe de Jonckheere (toujours le même Désordre, toujours évolutif depuis vingt ans), Pierre Ménard, Angèle Paoli (Terres de femmes), Lucien Suel, Gilda Fiermonte (Traces et trajets), Florence Trocmé (Poezibao) et Martin Winckler (mais je suivais surtout ses feuilletons par mail, au début des années 2000). En mettant de côté les auteurs qui n’avaient pas d’espace personnel mais une page sur remue.net et ceux dont le blog ou site a disparu (remplacé parfois par un autre blog ou un site, mais pas toujours), le résultat est un peu maigre, en ce qui concerne ma vie de lectrice web d’alors. Autant il y avait déjà mention de nombreux auteurs disponibles en librairie (même si leur présence en ligne n’était pas forcément de leur fait), autant des milliers de pages web ont littéralement disparu.
Je découvre qu’Abondance et Lunettes rouges, deux sites de référence, entre autres, n’existent plus. Je m’aperçois que j’ai oublié Aldus, le blog du livre numérique de Hervé Bienvault, alors qu’il le tient toujours. Écrire ce texte, c’est déjà faire un peu d’archéologie, procéder à des fouilles, celui d’un monde enfoui sous les strates de mises à jour (quel paradoxe), couches sédimentaires où chaque élément en convoquerait un autre, présent ou en creux.

(remue.net en 2019)

Après remue.net et le Labyrinthe, pour en revenir aux passeurs, à la fin des années 2000 j’ai découvert le site de Pierre Ménard, avec lequel j’ai noué plus d’un lien ; celui de Brigitte Célerier, surnommée "la vigie", et qui scanne toujours le web littéraire ; celui de Maryse Hache, qui rebondissait sur les textes des autres pour en faire des poèmes ; Francis Royo, dont je suivais la présence discrète sur Facebook ou Twitter ; ou encore Christophe Grossi, alors libraire "virtuel" pour la plateforme dédiée à ses confrères "physiques" ePagine, présent à une époque où les conseils de lecture en ligne par des professionnels étaient rares. Ces passeurs étaient également écrivains, jonglaient avec plusieurs casquettes.

Maryse et Francis ont disparu depuis, et c’est grâce à Joachim Séné que certains de leurs textes sont toujours en ligne : voir, sur son site relire.net, la page de Maryse Hache, celle de Francis Royo ou encore celle de Ronald Klapka. Sans Joachim, comment y aurait-on accès ?
Christophe Grossi m’a appris, lui, récemment, que toutes ses présentations de livres avaient été effacées du site ePagine. Comment en retrouver trace aujourd’hui ? Francis Royo y avait consacré un article mais ses Carnets d’outre-web, comme tous les blogs du Monde, ne présentent plus qu’une page blanche dont seule l’URL dit encore quelque chose. Il faut se rendre en Belgique pour se faire une idée du libraire d’ePagine que fut Christophe, grâce à une interview des Lettres numériques. Mais sinon ? En fait, c’est parce qu’il est auteur qu’il a encore une place sur le site de son ancien employeur alors que ses chroniques, très travaillées, et ce qu’il écrivait sur son site personnel pouvaient, d’une certaine façon, former un même corpus, ou du moins faire passerelle.

Tout ça tient du vertige et montre bien comment depuis le début il nous faut tracer plus d’une route, lecteurs, auteurs, sous peine d’être engloutis à la fois par la masse et la disparition. On répondra qu’il en est de même avec les médiathèques et c’est vrai : elles désherbent vite, elles aussi (sans parler des librairies).

Place, place !

(Nos îles numériques ne seraient-elles pas faites de nos pas croisés, de nos points de rencontre, de nos sillons, de nos allers-retours ?)

Je n’ai pas dit le quart de ce que je voulais écrire. Je n’ai pas parlé de tout ce que nous avons produit ensemble et séparément, auteurs, lecteurs, créateurs de sites, musiciens, photographes, vidéastes, plasticiens... La stimulation que c’était mais aussi la fatigue, qu’on ne réalisait pas. Nous produisions sans cesse. Nous extirpions de nous-mêmes des pensées et des émotions que l’immédiateté de la publication et de la réception rendait vibrantes et libres. Cette immédiateté nous semblait légèreté, loin de ce qui avait précédé le numérique — la lourdeur de l’attente, de la hiérarchie, des autorisations, des simulacres de reconnaissance. Nous naviguions dans un puits sans fond, avions l’impression d’une corne d’abondance — j’idéalise sans doute mais comme je me suis toujours tenue à l’écart des querelles d’ego, des petits combats de coqs, c’est bien ainsi que je m’en souviens. Mais nos corps suivaient-ils ? Le pouvaient-ils ? Et ne vivions-nous pas en partie en vase clos tandis que nous inventions les vases communicants ?

(car au-delà, a priori : un vide. Espace en trop petite expansion que cette création rhizomique pour ne pas risquer l’épuisement)

Je n’ai plus le temps de développer si je ne veux pas rater la prochaine mise à jour des îles. Je ne veux pas faire trop long, non plus. Alors je copie-colle cet article dans mon traitement de textes pour ne pas risquer de le perdre et l’ajoute sur mon propre site. J’effectue le geste à l’envers, à l’endroit. Et je me prends à rêver, encore, toujours et malgré tout, du livre que nous pourrions écrire à partir de nos textes situés dans cette grande page, une fois le projet à son terme. Dans mon esprit, au moment où je tape ces mots, ce livre pourrait ressembler au calligramme d’Apollinaire : une île solaire, en quelque sorte.


Ulysse mon île

mardi 15 décembre 2020, par JS

Chaque week-end j’ai un rituel.
Depuis peu.
Localisé dans l’espace et le temps, avec du travail pour chacun de mes yeux.
Sous l’un j’ouvre Ulysse [1].
Sous l’autre j’ouvre Ulysse par jour [2].
C’est mon Introibo ad altare Dei [3] personnel du moment.
Je fais ça, le coup des yeux, pour avoir, auprès du texte en français, la version originale (le texte est dans le domaine public et chaque page traduite propose de lire la phrase en VO),
et les choix de traduction de Guillaume.
Dans sa version il transpose de nos jours tout le contexte socio-historique.
Traduction totale.
C’est une gageure de lire ce monument. On dit "monument" pour ce livre, il paraît, ça se comprend de dire ça, c’est quelque chose de grand comme une journée qui est aussi plusieurs vies, et grand comme une ville, et à travers la traduction temporellement transposée de grand comme le siècle.
Comme tout siècle, il y a un seuil à franchir.
Je suis longtemps resté sur ce seuil, incapable de franchir — quoi ? Quelque chose qui me faisait rester là, en anglais ou en français, je lisais et relisais le début du premier épisode, le début du début.
Et 2020 aidant. Car 2020 aide. Me rendre compte que le livre est fait d’épisodes.
Netlysse. Ullix.
Que je peux lire un ou deux épisodes par jour de lecture. Et qu’un mot après l’autre j’arriverais au bout.
Arriver au bout d’un tel livre, quel aboutissement. Quête et monde sauvé. Mais quel tristesse, quel enterrement.
La Recherche je n’aurai jamais terminé par contre. Je lis souvent un volume au hasard, une page au hasard. Lu déjà le début, livres 1 et 2. Pas mal. Le reste, je picore dans l’éternité.
Je me rends compte de Joyce.
En toupie dans le tumulte fractionné, c’est mon île hebdomadaire.
Littéralement : l’action se déroule sur une île, l’Irlande, à Dublin.
ON SAIT !
Et en une journée de vingt-quatre heures.
ON SAIT !


Lecture de l’épisode I, Télémaque

Car oui, je savais tout d’Ulysse avant de le lire. Non pas tout, mais façon de parler, toi-même tu sais.
Comme je n’ai jamais lu Shakespeare (des débuts, si, toujours, des débuts) mais je peux dire combien de morts poignardées, empoisonnées, têtes tranchées, les fantômes et les chevaux, l’importance des ressemblances, masques et costumes ; les châteaux en feu.
Mais qu’est-ce que j’en sais, littéralement, hein ?
Bref (comme disait Victor Hugo).
Ulysse fait en cela partie des romans d’une journée, dont je n’ai pas lu la plupart, mais quelques uns :
Mrs Dalloway de Virginia Woolf, The Hours de Michael Cunningham [4], Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry, Un chant de Noël de Charles Dickens (mais si on additionne les adaptations, versions, on obtient des semaines), Blade Runner de Philip K. Dick (je n’avais pas souvenir de cette contrainte temporelle), Cosmopolis de Don DeLillo, Da Vinci Code de Dan Brown ainsi que je le découvre dans cette liste car les listes de ce genre sont précieuses.
Au cinéma, ce que j’ai vu, Margin Call de J.C. Chandor, La Haine de Mathieu Kassovitz, Alien de Ridley Scott, Cours, Lola, Cours de Tom Tykwer (c’est 1 journée, 3 fois), Piège de cristal de John McTiernan (j’aurais dit une nuit si on m’avait demandé), 12 hommes en colère de Sidney Lumet (j’aurais dit une journée plutôt que 24 heures, là), Docteur Folamour de Stanley Kubrick (ah bon ? ah oui), la série 24 bien sûr... Cinéma pour enfant, sans doute que ça existe, En avant sorti en pré-dé-re-confinement [5]. Et on pourrait en imaginer d’autres, Une journée dans la vie de ..., 24 heures pour..., Demain il sera trop tard... Est-ce que Le Jour de la marmotte compte ?
Oui, oui (soupir).
Une journée à lire en une vie, un jour, une île, une vie, etc.
Qu’est-ce que je disais, déjà ?


Episode VII, Éole

Oui.
Le fait que le livre soit épais, promesse d’un temps long, excessif, est important. C’est importemps aussi qu’il soit réputé difficile, le livre île qu’on se choisit. 
Ici une liste des romans réputés illisibles :
Le Bruit et la fureur, Tombeau pour cinq cent mille soldats, La Disparition, je ne mets pas les auteurices, vous chercherez, marre, Les Lionnes, tout Pynchon etc. je ne mets pas les titres, Saint-Simon, trop long, 2666 aussi, en désordre, tout António Lobo Antunes, allez qui dit mieux, Gao Xingjian je ne sais pas, de qui dit-on : c’est difficile à lire ?
Pas du prix Goncourt, c’est sûr.
Et puis y’en a que ça énerve.

« Je suis moderne car je rends simple ce qui est compliqué, et je peux donc communiquer avec le monde entier. Aujourd’hui, les écrivains veulent impressionner les autres écrivains. Un des livres qui a fait le plus de mal est “Ulysse” de James Joyce, qui n’est que du style. Il n’y a rien là-dedans. »

Dixit Paulo Coelho.

Un prix Nobel parfois.
Claude. Requiescet in pace.
La-lala, lala-la.

Parfois on ne le dit pas, que c’est difficile, c’est curieux également. Qui a vraiment lu White jazz de James Ellroy ? Même son éditeur américain ne voulait pas publier ce qui est pourtant l’ultime volume d’un quatuor.

On me l’a dit pour Hh bien sûr, je suis très fier ! D’ailleurs c’était un peu mon angle d’attaque, l’illisible. Pari réussi, vu le nombre de lecteurs ! Il ne se situe pas dans les romans d’une journée, mais dans ceux sans point, comme d’une phrase, c’est un autre sujet [6].
Passons (disait Marcel).
Dans illisible, il y a île. Illisible et infini, voilà.
Une fois dedans, c’est Dublin, l’Irlande ville. Et puis une langue, non, plusieurs langues.
La version de Jacques Aubert est polytraduite, huit traducteurs.
Un ou plusieurs épisodes, tradhuit par chacun.e. Pas huit trados d’ailleurs, mais un seul, Bernard Hoepffner, et des universitaires mélangés à des écrivains pour le reste. Cocktail à questionner ?
Même un mort dans l’équipe :
la première traduction d’Auguste Morel perdure inchangée dans l’épisode "XIV, Les Bœufs du Soleil", repris tel quel.
Constatons : Auguste Morel le traducteur d’Ulysses n’a pas de fiche Wikipédia.
Aubert :
"car elle reflète l’histoire et l’évolution de la langue anglaise à travers les siècles".
Phrase prononcée dans Le Temps, il fallait le faire. (Il parle des Bœufs du Soleil, "elle", la traduction, faut suivre).
Pas de fiche Wikipedia, Morel, mais est-il mort ?
Pas sûr, pas sûr. Le voici, sur la Bnf :

Est-il né ? Est-il mort. Brr. À moins que...

The gravediggers took up their spades and flung heavy clods of clay in on the coffin. Mr Bloom turned away his face. And if he was alive all the time ? Whew ! By jingo, that would be awful !

Le traducteur, devenu "Autre".

Et si Ulysse est mon île, il faut songer aux anti-îles
interminaisons différentes aux clôtures enfermeuses
étouffantes de foutaises.

Et puis je me dis aussi
quid du jour où
j’aurais atteint la phrase du jour dans la traduction quotidienne en ligne de Guillaume ? Quand le monologue final de Molly Bloom aura tué en un souffle le RSS ?
Dépasser dans le seul papier ? M’y arrêter ? Plage de l’île numérique à suivre au jour le jour ?
Ou rester au seuil, toujours sous le porche, regarder de l’extérieur, qui est un intérieur, ou l’inverse, je ne sais plus ce que je raconte, l’infini dans le sable, à décider, basculer, varier, tendre la main.


[1de Joyce, traduit sous la direction de Jacques Aubert

[2de Guillaume Vissac qui le traduit au rythme d’une phrase par jour depuis le 6 février 2012, à ce jour bientôt 21% de traduit, la progression s’affiche sous chaque fragment traduit.

[3Voir Ulysse 3.

[4Parce qu’il parle de Virginia Woolf, et donc se retrouve dans ce genre de liste, le petit malin, et on se demande qui écrira le livre racontant une journée de tournage de l’adaptation cinématographique dont j’ai tout oublié.

[5Tiens, ça me rappelle que j’ai co-écrit avec ma fille il y a quelques années un scénario en 1 journée pour la franchise Disney des Clochette, mais aucun agent n’a répondu, on aura essayé.

[6Je me sens dans l’obligation d’en citer quelques uns, tous d’une seule phrase, avec ou sans ponctuation, ou avec quelques particularités (des chapitres malgré tout, ou une phrase par chapitre par exemple)
L’art et la manière d’aborder son chef de service pour lui demander une augmentation, Perec
Ce que j’appelle oubli, Mauvignier
Zone, Enard
La nuit juste avant les forêts, Koltès
Guerre et Guerre, Krasznahorkai (Dufeuilly)
Une fuite en Egypte, De Jonckeere
Ameublement, Maret
Les Lionnes, Ellmann (Claro)
Le dernier épisode d’Ulysses !
L’île des romans d’une phrase
...


Pesanteur

mardi 1er décembre 2020, par JS

Si Internet était fermé la nuit je dormirais mieux. Le fait de savoir que c’est possible empêche de dormir. C’est possible, tout : tout est accessible, disponible à l’instant. Si je m’ennuie c’est parce que je n’ai pas trouvé ce qu’il me faut dans cet infinité de choix, et je suis stupide de n’avoir pas trouvé parce que c’est forcément là quelque part. Si je dors je suis stupide car je pourrais découvrir, vivre, tellement d’expériences.

Savoir qu’il est possible d’accéder. Savoir qu’à un clic, il y a tout. Il suffit du bon lien, chacune des milliards de pages du web est à ma disposition. Ce sera une vidéo, une musique, une photographie, un texte, quelque chose de nouveau, de sans précédent. Et qu’y a-t-il au clic suivant ? C’est la découverte du monde, de toutes les terra incognita sans sortir de sa chaise. C’est le remplissage de soi par le défilement infini. Et s’il faut se remplir, c’est que nous sommes vides. C’est comme un théorème. Peut-être que s’il y a possibilité de nous remplir, comme une incitation, peut-être que ça nous creuse aussi, ça. Comme un autre théorème. Comme un récipient souple, mou, à mesure qu’on le remplit il gonfle pour recevoir encore plus de plein. Gavage sans fin.

Chaque jour il y a plus de données, chaque seconde des milliers de gigaoctets deviennent disponibles, attendant notre clic, des milliards d’informations dans lesquelles chercher, trouver sans chercher, se voir, voir autre chose, un autre monde, un monde atroce ou un monde meilleur. On peut se perdre dans des articles de journaux et leurs commentaires haineux ou dans des rues calmes d’une banlieue de Tokyo avec Google Street View et quelques fantômes amicaux. Chaque jour de nouvelles fictions, plus que toutes celles que nous avons vues jusqu’alors. Le contenu n’est pas seulement rapide, il est plus rapide, il accélère, et il y en a de plus en plus. La fonction d’accélération est vertigineuse, la chute libre d’un corps accélère avec la gravité, c’est visible et quelque soit la masse de l’objet, on le sait.

Depuis Newton on connaît la formule, la force de gravité = la masse × la pesanteur. La pesanteur étant une fonction de la constante universelle de gravitation, de la masse et du rayon de la terre au carré : on tombe. Mais depuis Einstein, on sait qu’on ne peut pas distinguer si l’on tombe avec une accélération constante dans un "champ gravitationnel" [1] ou si l’on est en apesanteur complète, léger loin de tout corps massif. Dans les deux cas "on ne sent pas son poids" et les lois de la physique deviennent les mêmes. Pendant la chute libre du haut d’un immeuble (par exemple) pas moyen de dire si c’est la Terre qui accélère vers le haut ou nous vers le bas. Le seau de peinture et le pinceau sont immobiles, c’est l’immeuble qui monte et le sol qui accélère vers nous. Einstein a un jour pensé ça, "Si une personne est en chute libre, elle ne ressent pas son propre poids", qu’il raconte comme "la pensée la plus heureuse de sa vie".


Sur sa ligne d’espace-temps, la pomme qui "tombe" est immobile.

Enfermé dans l’ascenseur en chute libre, je peux croire que je suis dans l’espace, les objets autour flottent comme moi, aucun moyen de distinguer. Inversement, dans l’espace, si ma fusée subit une accélération par "en-dessous", disons, alors je colle au sol et les objets tombent, pas moyen de savoir si par hasard je ne serais pas sur Terre. La gravité et l’accélération, identiques. L’immobilité et la chute, identiques. En Relativité Générale, ça s’appelle "le principe d’équivalence".

En restant immobile nous chutons. Chutant, nous accélérons d’environ 9,81 mètres par seconde au carré, c’est-à-dire qu’à chaque seconde nous allons 10 m/s plus vite qu’à la seconde précédente [2].

Sur Internet, je ne bouge pas et tout s’élève dans la fenêtre qui défile devant moi, et le contenu accélère, c’est bien le mouvement de la chute.

Je prends une vidéo au hasard. Je peux vivre dans le passé aussi. La Relativité Générale n’y peut rien : sur Internet je peux voyager dans le temps. Je peux essayer de me reprogrammer un samedi après-midi de télévision de 1989. Les programmes sont-là, un peu en désordre, un peu de plusieurs années, mais je peux m’approcher d’une telle journée, entre séries et jeux télévisés. Peut-être même un match de tennis, je m’imagine au mois de mai, il commence à faire chaud dehors, les volets sont fermés pour ne faire de reflet sur l’écran et voir ce match inoubliable. Lendl a l’air plus vieux que moi, encore aujourd’hui quand je le regarde et que je suis plus vieux qu’il n’était. Chang est toujours aussi jeune, et déjà en 1989 je le trouvais plus jeune que moi alors qu’il était plus vieux. Je prends ces quelques notes, suis surpris de me souvenir des images, des attitudes des joueurs, de comment le tissu de leur vêtement flotte différemment de ceux d’aujourd’hui, de comment le jeu était plutôt lent.

BNP IBM
L’écho du choc balle-raquette, le rebond plus soft.
"Même Ivan Lendl dit ouais bien joué."
Les commentaires calmes, concentrés, beaucoup plus qu’au foot de nos jours par exemple.
Lacoste Perrier
"Elle est bonne ! Il n’aime pas ça Ivan Lendl, ça se voit sur son visage."
Le moment du match où l’on sent que ça bascule, à 2 sets à rien, on sent que le match peut se retourner en faveur de Chang, et le fait de le savoir comme si je venais du futur pour assister au match avec cette connaissance d’oracle.
"Vraiment magnifique cet enchaînement, c’est son meilleur coup."
Trente zéro.
Sergio Tacchini
"On a fixé j’espère ce fabuleux coup droit sur la pellicule."
Jeu Chang. L’accent anglais de l’arbitre.
"Tout à fait, Patrice."
Le claquement du filet. Le cri de Lendl. Point de bascule à 15-40 ?
Gatorade Reebok
Le murmure du public sur les coups litigieux
"La pin’s mania continue de battre son plein à Roland Garros."
Ou 30-40 ?
"Une occasion pour Chang de prendre le service du Tchécoslovaque. Enfin, du Tchécoslovaque résident américain."
"Sur la ligne ce coup droit."
Encouragements criés dans le public. Les plans de coupe sur des visages, des chapeaux.
Des silences.
"Il mange une banane, Michael Chang. Chang qui, tout comme Miloslav Mečíř, a une passion, une grande passion, c’est la pêche. Sans doute le moyen d’oublier un peu le circuit du tennis. Et puis aussi de se concentrer, d’être tranquille de se détendre. D’être avec soi-même."
[ ... ] [3]

Comme une île temporelle.


[1Langage courant inadapté mais pour le moment ça nous permet de nous comprendre.

[2

[3Et à la fin : "Lendl sifflé qui n’attend pas son adversaire pour quitter le court."


#4 La mécanique

mardi 1er décembre 2020, par AS

Je crois toujours que « l’aventure moderne » a commencé à un moment précis que je saurais situer : il y a deux ans et demi, quand sont apparus les premiers signes du burn-out. Ou non, plutôt en l’an 2000, quand je travaillais en start-up. Sauf que, c’était plus tôt, encore, viennent me suggérer les photos de Joachim choisies pour illustrer le diaporama du prochain volet de notre enquête, « Qu’est-ce que la connexion a changé dans votre vie, au début ? ». Pour accompagner la présentation, il décide de montrer de vieilles encyclopédies, des Guides des inventions qui nous feraient sourire et des dictionnaires défraîchis : du pré-Wikipédia, en somme.
Tout a commencé au début des années 90, printemps 1992, je crois. J’avais répondu à une annonce énigmatique publiée dans Le Figaro. Une société – on ne savait pas qui – cherchait des étudiants pour des travaux de bureau. Le journal ferait suivre les candidatures. Lettre de motivation manuscrite de rigueur, CV tapé à la machine, le tout envoyé par la poste avant de guetter le facteur qui ne dirait qu’une fois par jour, six matinées par semaine, si une réponse pouvait venir. Le reste du temps : rien. Rien d’autre à faire qu’attendre dans un lâcher-prise impossible puisque rien ne pouvait pallier le vide de la boîte aux lettres, ni mails reçus par dizaines, ni offres similaires auxquelles postuler d’un clic en oubliant, l’instant d’après, ce geste.
La réponse finit par venir et je fus prise, sur-sur-diplômée pour le poste et surtout dans des conditions honteuses, en CDD mais sans contrat pour ne pas avoir à verser de prime de précarité. Je n’y connaissais rien, c’était mon premier « vrai travail », « dans le milieu de l’édition », qui plus est : j’acceptai. C’est ainsi qu’un matin je me suis retrouvée à Saint-Germain-des-Prés dans des locaux immenses faits de toutes petites pièces (les bureaux des employés) et d’un peu plus grandes (ceux de leurs supérieurs hiérarchiques) ; de pièces, surtout, remplies de livres qui prenaient la place des humains.
Je m’étonne aujourd’hui de ne plus me rappeler le temps exact passé dans ces locaux dont un journal m’apprend qu’ils faisaient 800 mètres carrés – deux ou trois mois, sans doute. À l’époque, chaque minute pesait une éternité. Chaque jour, j’avais l’impression que le travail mangeait ma vie et ma jeunesse. C’était Chronos qui me bouffait toute crue.
Il s’agissait de travailler pour la plus célèbre des encyclopédies en un volume, paraissant chaque année et qui promettait au lecteur de lui apprendre « tout sur tout ». Dans mes souvenirs, ce qui revient, ce sont les kilomètres d’étagères poussiéreuses bourrées à craquer de papiers, de volumes qui prenaient des salles entières où on ne faisait que se faufiler ; les fenêtres crasseuses donnant sur la rue ; les employés en CDI, issus de la noblesse comme le maître des lieux et dont seuls les hommes passaient cadres. Bien entendu, ni cantine ni tickets resto. Avec ma collègue du même âge, nous descendions le midi avec nos tupperwares frissonner sur un banc face à un magasin de parapluies ou, rarement, déjeunions au café. Les jours fériés, nous ne travaillions pas mais n’étions pas payées – du tout.
(quand j’y pense...)
Notre tâche, c’était de mettre à jour le travail de ceux qui nous avaient précédés, certainement été remerciés neuf mois plus tôt sans la prime eux non plus, puisque selon l’idée du patron, tout cela s’assimilait à la cueillette des fraises : c’était saisonnier. Il fallait vérifier les occurrences de chaque mot de l’index dans la nouvelle version de l’encyclopédie, pointer le numéro de page et chasser les doublons – ce qui demandait bien bac + 5, n’est-ce pas ? Mais, et c’était une nouveauté (révolution dans la maison), il fallait aussi saisir les données corrigées dans les colonnes sans fin (début du scroll ? Peut-être) d’un logiciel créé pour l’occasion. Là se situe le sel de l’histoire, si on peut dire : le créateur de l’encyclopédie n’ayant aucune confiance dans les ordinateurs – ce qui a fini par causer sa perte – il nous était demandé de reporter chaque opération sur une version papier qui n’était autre que l’impression de ce que nous voyions sur l’écran. Autrement dit, et j’avais calculé pour comprendre pourquoi je me sentais tellement anéantie, dévorée du matin au soir, chaque jour nous faisons 8000 opérations de vérification, ou plus exactement deux fois les mêmes 4000. Je me souviens de la réaction de ma psychanalyste à ce sujet – raison pour laquelle, sans doute, je crois me rappeler ces chiffres.
Un châtelain, ses vassaux, ses sbires. Écrivant cela, je comprends soudain pourquoi, à la fin de mes études, le milieu professionnel de l’édition, son organisation, ses hiérarchies, ses violences souterraines ont commencé à me rebuter. Nous étions de petits robots, tournant la tête de gauche à droite des milliers de fois dans la journée, passant de l’écran au papier, du papier à l’écran dans le bureau crasseux. Cet index, c’était le trésor de l’encyclopédie, disait le patron aux journalistes : sans lui, rien ne tiendrait. J’ai toujours aimé les index, on en trouve dans plusieurs de mes livres, il fallait y veiller, je le comprends. Cependant, au fil des jours, les petits robots que nous étions, ma collègue et moi, découvrions que les centaines de pages qu’il référençait contenaient de fausses statistiques à cause de calculs erronés sur la croissance, ou décroissance, de l’industrie de tel pays, effectués par dessus la jambe parce que certaines données manquaient et qu’il fallait, coûte que coûte, actualiser l’encadré. La rumeur, vérifiée, courait de salle en salle. On s’offusquait, allait voir un plus haut placé : rien ne changeait. Que faire de plus ? Rien. Ce n’était pas ce qu’on nous demandait.
Il y eut pire. En 2001, scandale dont je n’ai pas eu connaissance à l’époque et qui, semble-t-il, avait commencé à germer deux ans après mon départ, l’encyclopédie fut poursuivie pour complaisance face aux thèses négationnistes, avec reprise de chiffres falsifiés des Juifs morts à Auschwitz directement calqués sur ceux de Faurisson, chiffres qu’elle eut un mal fou à se décider à supprimer.
(est-ce que je m’égare ? Suis-je vraiment hors sujet ? Combien de temps aurait tenu sur Wikipédia la révérence envers Faurisson et consorts constatée dans les articles ?)

En 2000, huit ans après cette première expérience, je cherchais du travail et c’était très urgent. Pendant que se poursuivaient les tests de recrutement de la start-up américaine qui allait m’employer, j’ai passé un entretien d’embauche pour un emploi similaire. Là encore, il s’agissait d’une société étrangère qui voulait s’établir en France. Moins bien payé, moins bien situé, 39 heures par semaine au lieu des 35 de rigueur depuis peu... Surtout, le recruteur était l’un de ces anciens cadres de l’encyclopédie, qu’il avait donc quittée mais dont il avait vu la mention sur mon CV, ce qui l’avait décidé à m’appeler, me dit-il en entretien. Deux ou trois jours plus tard, alors que je n’avais toujours pas la réponse de la start-up américaine, j’ai dit non quand lui me disait oui. J’ai refusé au téléphone, dans une sorte de vertige — et l’immense soulagement quand le yes est enfin venu des US, me délivrant de cette peur d’avoir été trop optimiste, de m’être fait confiance, d’avoir préjugé de l’avenir.
Quelques mois après, lors d’une veille sur les journaux en ligne, j’ai découvert que la société dont il dirigeait la branche française était en conflit avec ses employés, qu’elle voulait déjà licencier. N’ayant eu d’autre choix que d’occuper les lieux et de dormir sur place, les rédacteurs venaient de se faire dégager, manu militari, par la police appelée en renfort.
L’article est introuvable de nos jours sur le web. J’en garde la mémoire.


Flâner

dimanche 15 novembre 2020, par JS

La distraction est un terme négatif qui désigne la perte de l’attention que l’on accorde à une tâche autrement intéressante, importante, à cause d’un signal extérieur (quelqu’un parle, on frappe à la porte, un téléphone sonne) et avoir de la difficulté à se remettre à cette tâche. Nous avons été distrait. C’est à la fois ce qui distrait et le fait d’être distrait.

La distraction est un terme positif qui désigne une activité agréable, divertissante, qui permet de se détendre, de penser à autre chose qu’à l’activité désagréable que chacun peut être contraint d’exercer, ou permet de sortir de l’ennui, d’une période vide sans action, sans pensée, sans joie. C’est une récréation, un jeu, un plaisir.

La distraction peut être synonyme d’étourderie. Quelqu’un de distrait peut éveiller la suspicion, on ne lui fera pas confiance, on ne lui confiera pas une tâche, un travail, il va oublier, que fait-elle à regarder les fourmis, que fabrique-t-il allongé dans l’herbe ?

La distraction est un terme de chimie qui signifie la dissociation des différents éléments d’un corps.

Quelqu’un de distrait, qui vient d’être détaché de son travail, de sa passion, de son instant, peut choisir de prolonger sa récréation en se distrayant de la distraction qui l’a interrompu par une activité qui lui fait soudain plaisir, une activité sans conséquence, solitaire, égoïste, qui le regroupe avec lui-même.

La distraction, c’est délicat, ça peut être tout et son contraire.

Alors soudain, je prolonge la notification qui vient de retentir en me glissant dans son onde sonore et en vibrant avec elle je l’amplifie puis je m’amplifie et ainsi l’efface. Je prends place dans l’infime courant d’air ainsi créé et ouvre la porte. Je descends aux bords de Marne et croise d’autres flâneurs. Parmi eux des cyclistes, des joggers, qui ne se laissent pas distraire et filent leur chemin tracé en dépassant les promeneurs. Je marche encore plus lentement qu’eux, tellement qu’on me regarde de travers, même ici sur le bord herbeux d’un lieu dédié à la paresse, tellement je suis lent. Il faut dire, je bouge à peine. Chaque pas me prend plusieurs minutes. Ce n’est plus un bord de rivière, une allée, une ligne, c’est un point où je suis immobile au regard de n’importe qui, un point concentré où le temps ne s’écoule plus.


#3 L’interruption

dimanche 15 novembre 2020, par AS

En 2000, nous étions une trentaine à travailler pour cette start-up américaine près des Champs-Élysées, rivés à nos ordinateurs. Scanner le Web à longueur de journée pour dénicher les meilleurs sites, en produire des résumés, les ranger dans des catégories d’annuaire dont il fallait, par la même occasion, développer l’arborescence : on nous surnommait les joyaux de la couronne, ceux qui donnaient sa valeur au produit.

Pas le temps, bien sûr, de s’attarder, de dériver plus de quelques minutes sur un site au contenu qui pourrait nous intéresser puisque nous étions chaque jour soumis au nombre de résumés à entrer dans la base, nombre susceptible de varier, nous avait-on prévenu. Jamais il ne fut plus élevé que le maximum attendu. Jamais nous ne dûmes travailler douze heures de suite, par exemple – nous savions, à l’embauche, que ce serait possible. Mais le travail de recherche, de surf d’une page à l’autre, de passage en revue des sites de référence dont il fallait extirper les listes de liens (cliquer, vérifier, choisir, rédiger) se suffisait à lui-même. Habitués à lever le camp dès que nous avions bouclé les 45 résumés, nous traînions rarement. La vitesse de réaction faisait partie des qualités qu’on attendait de nous lors du processus de recrutement (test écrit / entretien en français / entretien en anglais /ouf). C’était valable aussi lorsqu’il s’agissait de quitter les lieux. Une fois la porte de l’immeuble années 30 fermée, c’était fini : le travail restait dans les murs, on ne l’emportait pas avec soi.

Arriva cette nouveauté : « Checkez vos mails ! ». « N’oubliez pas de checker vos mails ! », une demande répétée de plus en plus souvent, à voix haute, en passant une tête, par notre responsable française. Nous travaillions à trois ou quatre dans de petits bureaux, tous facilement accessibles. La salle de réunion, la cuisine étaient à deux pas. Pourtant, il fallait « checker ses mails » pour savoir, à la seconde, ce que la direction voulait. Nous n’avions pas, alors, le réflexe d’ouvrir la boîte de réception cinquante fois par heure. Nous nous contentions de surfer.

C’était l’époque de 99 francs de Frédéric Beigbeder, qui racontait comment, publicitaire, il écrivait son livre au lieu de travailler pour se faire virer de son boulot.

C’était celle de l’essai Les Intellos précaires, que nous avions tous lu, nous pour qui ce CDI en start-up était souvent le premier (ce fut d’ailleurs le seul, en ce qui me concerne).

Ce serait, quelques années plus tard, celle de L’Open space m’a tuer, premier des ouvrages grand public sur le burn-out numérique.

Nous avions constitué une petite bibliothèque en compilant les chèques cadeaux de la Fnac qu’on nous avait donnés, ce qui gênait la direction. Je ne sais plus pour quelle raison juridique mais les petits bonus qu’elles nous octroyait par moments devaient, par obligation, s’évaporer dans la nature : gourmandises avalées, fleurs fanées, il ne fallait pas capitaliser autre chose que des kilos à perdre. Des livres, c’était déjà trop.

Nous préférions lire sans nous arrêter plutôt que checker nos mails. De là venait notre culture. Nous avions encore les nerfs, la concentration de le faire.

Un jour débarquèrent de nouveaux venus, des commerciaux – uniquement des hommes – chargés de rentabiliser l’annuaire, de lui ajouter une valeur marchande dont visiblement il manquait. Comme un immeuble parisien, il fallait désormais le vendre à la découpe, le tronçonner en petits morceaux pour que chaque résumé puisse être, non plus écrit en fonction de la qualité des sites que nous avions élus, mais rédigé afin de mettre en avant ceux qui nous payeraient pour le faire : des clients soucieux de voir remonter, contre rémunération, leurs pages web dans les catégories de l’annuaire.

Ces commerciaux se mirent rapidement à nous regarder de haut, nous les littéraires, les scientifiques, les artistes. Le mépris était réciproque. D’ailleurs, ils ne me reviennent que maintenant, ces types à chemisettes qui croyaient que les femmes de l’équipe se jetaient sur les magazines féminins (perdu) et qui, si le bureau parisien n’avait pas fermé, auraient certainement tenté de prendre le contrôle. Ils s’imaginaient que nous allions gérer pour eux le café de la cuisine et les petits gâteaux : ils se trompaient (c’était peut-être avant leur arrivée furtive mais je me souviens d’un voyage à la mer qui fut envisagé pour fédérer l’équipe. Simplement, elle commençait à s’en foutre, l’équipe, elle aurait préféré de l’argent à dépenser comme elle voulait plutôt que d’être soudée par un voyage en bus).

Dans la boîte mail, après les bonnes surprises (« rendez-vous dans le salon pour une dégustation ! ») arrivaient maintenant les convocations pour des entretiens préalables aux licenciements. On ne pouvait pas leur répondre : on ne savait pas qui, de San Francisco, d’Amsterdam ou de Londres, nous les envoyait – qui était notre chef, en réalité. Chaque ville se renvoyait la balle. Il y eut une première vague de départs. Nous fumes moins nombreux dans les beaux locaux années 30. Chacun récupérait le travail d’un joyau disparu. L’annuaire devenait fantôme. Quel intérêt de checker ses mails ?


#2 La chute

dimanche 1er novembre 2020, par AS

Tout a commencé peut-être vingt ans plus tôt. Je travaillais alors pour la filiale franco-britannique d’une start-up américaine qui n’en était pas une, enfin, pas exactement : conçue en Australie, développée à San Francisco, elle avait ouvert des bureaux à Paris gérés à Amsterdam – ou à Londres, je n’ai jamais bien su. Une entreprise qui n’avait rien d’une « jeune pousse » montée à trois dans un garage de banlieue (tel devait être, pourtant, le storytelling d’origine, j’avoue que je ne m’en souviens pas) : les locaux avaient été loués dans un immeuble années 30 près des Champs-Elysées et quand les patrons américains débarquaient (je me rappelle un type d’une vingtaine d’années en surpoids, T-shirt et casquette, comme de juste), c’était pour se plaindre des l’étroitesse des lits du Royal Monceau, le palace situé à côté.

C’est là que j’ai appris les expressions open space, marque blanche, joint-venture (union de deux entreprises dans un but commun, ce que nous formions avec British Telecom, prononcez Bi-Ti, afin de créer le meilleur annuaire internet du monde). On disait dot com et non pas point com pour parler de l’extension d’une URL. Les horaires étaient variables en fonction du travail à fournir et de nos modes de vie. Nous étions payés à l’heure mais nous travaillions à la tâche : sitôt bouclés l’exploration du web et les 45 résumés de sites web à rédiger pour nourrir l’annuaire, chacun pouvait partir sans demander son reste. Certains arrivaient à 7h, d’autres à 11. Certains restaient tard, d’autres rentraient chez eux dans le milieu de l’après-midi. La direction savait que nous avions une vie à côté. C’était même la raison pour laquelle nous avions été embauchés, surdiplômés pour un travail un peu débile. Dans notre seconde vie, nous dansions, jouions de la musique, écrivions, participions à des colloques. Chaque mercredi, une masseuse japonaise montait dans les bureaux, s’occupait de nos épaules. Quand nous avions bien travaillé, la direction de Paris nous offrait des fleurs, des pâtisseries. On nous parlait de stock-options, là aussi un terme nouveau. C’était cool. Il fut même question d’une formation à San Francisco. Nous aurions pris l’avion ensemble, nous commencions à y rêver. Et puis un mardi, ce fut la chute. Chute des cours de la bourse, que nous découvrions en direct sur Google (ce Google qui allait nous manger tout cru), réunis devant le même écran ; chute que, sur le moment, nous n’avons pas su à quoi attribuer avant d’apprendre, en début de soirée, qu’elle était corrélée à celle des tours de Manhattan.

*

(vidéo : la partie aérienne du trajet menant de chez moi aux locaux de la start-up en question en 2000-2001, filmée avec une petite caméra numérique d’emprunt six ans plus tard, trajet durant lequel j’ai écrit — dans un carnet que j’emportais chaque jour — mon premier livre paru : Fenêtres open space, sorti en 2007)


Infini

dimanche 1er novembre 2020, par JS

Sur le web, le scroll infini, c’est descendre en bas d’une page qui n’a pas de fond. Le cercle de rafraîchissement est celui de l’enfer. "Je termine ce chapitre avant d’éteindre la lumière" n’a plus de sens. Il n’y a plus qu’un seul interrupteur, celui pour allumer. On ! On ! On ! Play ! On n’éteint jamais. Toujours plus bas. Toucher le fond pour donner une impulsion et remonter ? Impossible.

Attention : c’est une invention merveilleuse. Un génie ergonomique. La pagination est un modèle pré-web de pensée ergonomique. La page infinie a beaucoup plus de sens. Sa seule verticalité nous rappelle qu’il s’agit d’un site dédié à la consultation, à la navigation, à l’échange, et ce n’est pas inventé pour les réseaux sociaux mais au départ pour le site de son créateur, son blog, (disparu depuis), à fins de démonstration.

Crédite-t-on les inventeurs d’algorithmes ? En 1962, Jack E. Bresenham invente l’algorithme permettant de tracer un segment entre deux points sur un écran matriciel. Applications en recherche, en calcul, ou dans le domaine des jeux vidéos. Son nom est inconnu, la ligne trop évidente, cachée sous les masses d’autres algorithmes nécessaires pour afficher la moindre image. En 2006, Aza Raskin invente le défilement infini, qui charge le contenu à mesure que l’on descend, et vide de la mémoire ce qui disparaît au-dessus, permettant une navigation fluide, naturelle serait-on tenté de dire. France Info rapporte que l’inventeur comparait en 2019 son invention "à un verre qui se remplirait sans cesse par le fond, nous faisant boire", dit-il, "beaucoup, beaucoup plus". Il regrette sa découverte qui s’est transformée en maléfice, faisant perdre mondialement "l’équivalent de 200 000 vies par jour", tombées dans le puits sans fond.

Le défilement virtuellement infini existait alors déjà depuis plus de trente ans dans les jeux vidéos. Dans Speed Race de Taito en 1974, une borne d’arcade avec volant sport à trois branches vous permettez de piloter une Formule 1 de quelques pixels, la route défilant de haut en bas jusqu’à la ligne d’arrivée. Horizontalement, Atari sortait Defender, un jeu de tir dans l’espace, en 1980. Dans ces jeux la fin du niveau, l’accident, la mort du joueur, marquaient l’arrêt du défilement, de même que la victoire, la ligne d’arrivée, l’éradication des vaisseaux aliens.

Mais s’il n’y a pas de but ?

 
La page infinie est un rêve d’ergonomie, de découverte. Poser une question sur un sujet et en parcourir toutes les ressources, et même plus : indéfiniment. N’importe quelle recherche donne un résultat navigable. C’est d’ailleurs une caractéristique des intelligences artificielles : ne jamais dire "je ne sais pas". Toujours fournir une réponse. Et l’éternité pour les lire. Mais son utilisation s’est surtout développée dans les réseaux sociaux : Instagram en particulier, balayer sans fin tous les paysages, tous les visages, tous les repas possibles, tous les chiens et les chats.

La page infinie est aussi un rêve marketing. Si l’on reprend l’exemple du jeu vidéo d’arcade, ces bornes placées dans les cafés ou les salles de jeu dédiées, on peut imaginer un jeu sans fin, présentant toujours de nouveaux ennemis, de nouveaux labyrinthes, permettant au joueur de remettre indéfiniment de l’argent quand il perd. L’intérêt pour les sociétés de réseaux sociaux et de garder les yeux de leurs produits (nous) plus longtemps à l’écran pour enregistrer nos clics, likes, intérêts, et les revendre aux sociétés qui placent de la publicité sur les parois de ce gouffre.

La page infinie est aussi un rêve de création. La grande page dans laquelle vous lisez ce texte en est un exemple. Pouvoir ajouter du contenu, poser un texte à côté d’une photographie, mettre une vidéo un peu plus loin, proposer un labyrinthe où se perdre. C’est le travail de Philippe de Jonckheere sur son Désordre et la plus grande page à ce jour, qui se charge automatiquement à mesure que l’on défile (verticalement et un peu vers la droite, peut vous prendre entre 9 et 20 heures (?) d’affilée si vous lisez, écoutez, regardez, tout, ou plusieurs mois à raison de quelques minutes par jour) est ici, et une autre infinie dans le temps est (chaque minute qui passe affiche aléatoirement des photographies prises à cette heure-là précise et disponible sur le Désordre).

La page infinie est aussi une métaphore de la dépression. On glisse lentement tout au fond, espérant trouver quelque chose, soit un espoir, soit un signe final. Mais il y a toujours plus loin où tomber. Et pendant que l’on tombe, on se remplit le vide existentiel de contenus, de phrases postées, de titres au contenu qu’on ne lira pas, de photographies, et pendant ce temps il n’y a pas soi, il y a un remplissage permanent, comme ce verre dont parle Raskin. Quand on est vide on cherche à se remplir. Quand on est en situation d’être rempli, est-ce que cela force un vide en nous ?

La page infinie peut aussi s’arrêter. Si l’on relève la tête de l’écran, ou si l’on ouvre le clavier. Marcher ou écrire bloque le flux. Mais quand on écrit : ajoute-t-on au flux ? À la dépression des autres ? Comment s’en sortir, la tête haute, précisément ? Face au défilement sans fin du ciel pendant une longue promenade.


#1 L’oscillation

lundi 5 octobre 2020, par AS

Tout a commencé par une vibration, un tremblement qui apparaissait dès que je me mettais en route, me donnait l’impression de m’enfoncer dans le sol. Sur la place du Colonel Fabien, devant le kiosque à journaux, la semi boule blanche du siège du Parti communiste se déformait derrière les barreaux de la grille. Près de la bouche du métro, le trottoir s’amollissait, la chaussée devenait liquide. Surdimensionnée, la colonne Morris penchait par intermittences, prenait de plus en plus de place. Ses affiches pour des films, des pièces que je n’irais pas voir colonisaient le ciel. Je tournais la tête, j’entendais : Je suis le marteau, toi le clou. J’essayais de ne pas écouter, de redresser le paysage. Mais tout m’éblouissait. L’oscillation ne me quittait plus. J’oscillais dès que je me retrouvais dehors, dès que je marchais, dès que je me mettais debout. J’oscillais dans le couloir, dans la chambre, devant mon lit. Par mail, le médecin me dit : Arrêtez-tout. Vous allez vous casser une jambe.

Tout a commencé bien avant. Un an et demi plus tôt, à Paris, rue de la Verrerie, je suis tombée en franchissant un passage piéton, me suis ouvert le genou alors que je me rendais dans une galerie d’art pour voir une exposition d’Agnès Varda, présente ce jour-là et à qui j’espérais parler malgré une fatigue déjà forte. Il faisait beau, j’étais en jupe, jambes nues. Je n’ai pas écouté le présage, suis entrée dans une pharmacie, suis ressortie avec un pansement et n’ai pas rebroussé chemin. Dans la galerie était présentée une cabane de pellicule, une installation faite, non pas de chutes, mais des bobines déroulées d’une copie de film, un 35 millimètres devenu inutile depuis le numérique, recyclé en cocon, en maison aérée. Je l’ai traversée plusieurs fois puis je me suis assise. J’ai observé les visiteurs. Quelques uns s’exhibaient un peu, parlaient fort, attendant de voir l’artiste.
Ornée de tournesols, cette cabane s’appelait La serre du Bonheur. Je vois encore les murs et les deux pans de toit, noirs de loin : mille arrêts sur image. Je n’ai pas abordé Varda, ni seule ni entourée : même sans pansement sur le genou, il était trop tard pour oser.


Autoroute

jeudi 1er octobre 2020, par JS

Pour réduire le risque de devenir porteur du virus, alors que sa progression reprend partout, plutôt que d’emprunter le RER pour traverser l’Île-de-France de Noisy à Cergy, et pour un cours d’une seule heure — déjà la notion de "cours", je m’y suis laissé emporter un peu malgré moi parce que je laisse trop faire les choses et refuse le refus — au bout d’un trajet d’1h30 à 1h45 dont 1 h à 1 h 20 dans le train, j’ai préféré prendre la voiture quand j’ai vu sur l’itinéraire de mon téléphone le temps réduit de plus de vingt minutes à l’aller. Je me suis dit qu’il suffirait d’attendre la fin des gros bouchons pour revenir en un temps cumulé au plus égal à celui du train. Mais c’était sans compter la fatigue, la faim, les prises irrégulières de Xanax dans la semaine.

Tout d’abord sur l’A4, je regardais quoi ? Le tableau de bord et l’écran indiquant la vitesse pour vérifier que j’étais bien sous 90 ? L’écran de sélection des stations de radio ? Ou le téléphone, fixé à son support sur le pare-brise, pour choisir un podcast ? Quelque chose en moi a relevé les yeux cet écran pour voir la voiture devant moi se rapprocher dangereusement vite. Elle était comme immobile, ses feux arrières rouges, je ne ralentissais pas assez vite, je ne freinais à vrai dire même pas. Au moment de la voir j’étais déjà si près et si vite (86) que je ne pouvais pas freiner sans lui rentrer dedans. Alors je l’ai doublée par la droite, la file était vide à cet endroit. Ensuite, j’ai pu ralentir et, un peu plus loin, bouchonner comme tout le monde.

Moins de dix minutes plus tard sur l’A86, un camion déboîte sans me voir et moi aussi sans le voir jusqu’au moment où mes bras font un mouvement de volant qui me sort de mon engourdissement et des tremblements de la peur précédente. J’évite le camion en passant sur la file de gauche, et j’accélère, et le dépasse.

Deux coups de chance car j’ai changé de file deux fois au dernier moment et il n’y avait personne qui arrivait par derrière, j’avais juste eu le mouvement réflexe d’éviter mais pas celui de regarder dans un rétroviseur.

Encore plus tremblant et ma tête pesant trop lourd, je suis sorti dès que possible pour rejoindre la première chose que j’ai vue en bordure de la grande route : le centre commercial de Rosny 2. Je me suis garé dès que possible, à la première place disponible, dans un grand parking sous un autre parking, le long du centre. Je tremblais quand je suis rentré dans l’immense centre, où je me suis perdu un peu avant de pouvoir m’asseoir, commander à manger, et envoyer un SMS. Le cours n’aurait pas lieu en ma présence.

Remède et poison
Entre "chouette" et "grrrrrr"

vendredi 15 janvier 2021

Au quotidien, le numérique m’accompagne et me plaît tout autant qu’il
m’exaspère.

Dans la colonne "chouette", je mettrais :

  1. il m’aide à maintenir le contact avec des personnes que j’aime, que
    j’apprécie et qui physiquement vivent loin de moi
  2. il me permet de m’exprimer et de raconter mes histoires sur mon blog
  3. il me permet de podcaster de la musique et des émissions de radio, de
    trouver des partitions de violoncelle et de découvrir des sons, des livres
    et des revues en ligne
  4. il me donne la possibilité de m’abonner à des sites d’info sans
    publicité
  5. il facilite certaines de mes démarches (banque, administrations)
  6. il me permet de trouver rapidement la traduction de certains mots dans
    d’autres langues

Dans la colonne "grrrrrr" je mettrais :

  1. il m’hameçonne souvent (c’est aussi de ma faute, je sais, mais je
    ne sais pas encore vraiment résister à l’appel de Twitter, de ses
    algorithmes et de son vire-vire permanent)
  2. il me mange du temps que je pourrais consacrer à davantage écrire
  3. il me fatigue la tête et me perturbe le sommeil lorsque je surfe trop
  4. il me pompe l’air avec ses publicités surgissantes
  5. il me frustre beaucoup (les j’aime et les fugaces échanges de
    messages ne remplacent pas le contact face à face, en chair et en os)
  6. il peut appauvrir mon expression en me laissant supprimer des mots, en
    allant au plus simple, au plus rapidement digérable
  7. il ne restitue ni le goût des êtres et des choses, ni leurs odeurs
  8. il est totalement dépendant de l’électricité

Bon, entre connexion et déconnexion, mon cœur balance. Depuis des
années.

Votre enquête a le mérite de me permettre de me poser, de réfléchir et
de toucher du doigt que la voie à emprunter doit être celle qui
m’apporte bien être, paix et plaisir.

Remède et poison
Qu’est-ce qu’un téléphone ? (podcast)

vendredi 15 janvier 2021, par JS

A propos de la connexion, avec l’association ASPIR
Atelier du 17 décembre 2020.
Ambiance sonore par Uno Doll sur Radio Aporee.

Matériel et pratiques d’aujourd’hui
Quand le smartphone sert à tout

mardi 1er décembre 2020


Où l’on retrouve Olivier, découvert dans 3615 code punkette, interrogé sur ses usages contemporains de la connexion.

Olivier répond sur ses usages numériques

Premiers changements
Je ne vous dis mon âge mais

dimanche 15 novembre 2020

Cette semaine sur Twitter (d’où est-ce parti ?) l’aubaine pour notre enquête de voir passer cette question reprise et reprise :

"Je ne vous dis pas mon âge mais..."

Et naturellement pas mal de ces réponses concernaient la connexion. En voici quelques-unes.







Premiers changements
Irruption de l’informatique au travail

dimanche 15 novembre 2020

Déjà l’encombrement, le machin difficile à caser : au boulot, le premier ordinateur était arrivé vers la fin des années 80, un engin posé ans un coin de la salle commune (on dit open space maintenant), dans les entrailles duquel on enfouissait toutes les signalisations relatives aux pannes du téléphone, jusque-là notée sur des imprimés. Pas de connexion bien-sûr, et on ne faisait encore confiance qu’au papier, aux listings troués qu’une lourde imprimante dévidait juste à côté. Souvenir du vieux chef qui m’avait initié à l’informatique, MSDOS, Multiplan, Wordstar, acronymes oubliés.

Encore quelques années et un PC avait fait irruption dans mon bureau. Où le mettre ? Le Minitel déjà encombrait l’espace : on le devine à droite sur une photo. Je souris largement, j’ai l’air heureux. J’ai des feuilles, des stylos, une armoire ouverte derrière moi laisse voir des dizaines de dossiers : c’est le règne encore de l’écrit à la main, période dont j’ai du mal à me souvenir. On ne voit pas l’ordinateur, j’avais dû le reléguer sur une autre table, je recevais mes collègues en face à face, les problèmes se réglaient en direct, par la parole.

Et puis l’ordinateur était devenu plus présent, il fallait délaisser feuilles et stylos sous peine de passer pour un ringard, s’habituer au clavier, s’user les yeux sur les lignes lumineuses. Le machin néanmoins demeurait embarrassant, les écrans plats étaient réservés aux dirigeants parisiens et pas aux cadres de province. Maintenant, je jouais à cache-cache avec les collègues qui venaient me parler, le cou douloureux à force de sans cesse déjeter la tête pour les apercevoir derrière l’empilement du PC.
On m’a doté un jour d’une adresse mail. Je me rappelle de la première fois où j’ai envoyé un message à celle qui partageait mon bureau, plutôt que de lui donner l’information de vive voix : impression triste d’une transgression. Les collègues passaient de moins en moins me voir, je n’avais plus le temps de leur répondre, sinon de manière évasive, front soucieux, œil rivé sur l’écran, essayant de distinguer vaguement quelque chose dans la multitude informatique. Bientôt, plus personne ne me dérangerait. Je ne me suis même pas aperçu de ce moment.

Thierry Beinstingel

Nos histoires de connexion
Le bruit du modem

mardi 20 octobre 2020

Mon tout premier souvenir d’internet remonte au milieu des années 90. C’est le bruit du modem relié au PC de mon meilleur ami, féru d’informatique. Une sorte de grincement hésitant, aigu avec un peu de graves aussi. Une petite musique un peu magique car, me disait-il, « tu vas voir, quand elle s’arrête, une page internet s’ouvre sur mon ordi ». Sauf que la fameuse page se fit attendre et attendre. Elle ne s’ouvrit pas. Il fallut relancer le modem et patienter encore. En musique... Ce souvenir nourrit sans doute ma préférence absolue, aujourd’hui sur le net, à ce qui s’écoute, au son plutôt qu’à la vidéo. Je ne goûte guère la littérature sur YouTube et j’ai en horreur la radio
filmée. C’est souvent sur mon ordi à moi que je découvre et écoute de la musique. Sans recours désormais à un quelconque modem...

Eric Schulthess

Nos histoires de connexion
Les heures offertes

jeudi 15 octobre 2020

Je me souviens des CD-ROM promotionnels (distribués par exemple par AOL et offerts je ne sais plus où, ni avec quoi) qui vantaient les abonnements Internet : « X heures offertes ». Je ne comprenais pas comment des heures d’Internet pouvaient être contenues dans ce CD-ROM. Je le lançais sur mon PC quand même, pour vérifier, parce que bon : c’était tentant d’essayer. Mais évidemment, sans modem, je n’allais pas loin. J’avais beau me dire que je ne m’étais pas fait d’illusion, j’étais déçu quand même. Du coup, ceci n’est pas le récit de ma première connexion (désolé).

Antonin Crenn