Nos îles numériques

entre connexion et déconnexion


Pesanteur

mardi 1er décembre 2020, par JS

Si Internet était fermé la nuit je dormirais mieux. Le fait de savoir que c’est possible empêche de dormir. C’est possible, tout : tout est accessible, disponible à l’instant. Si je m’ennuie c’est parce que je n’ai pas trouvé ce qu’il me faut dans cet infinité de choix, et je suis stupide de n’avoir pas trouvé parce que c’est forcément là quelque part. Si je dors je suis stupide car je pourrais découvrir, vivre, tellement d’expériences.

Savoir qu’il est possible d’accéder. Savoir qu’à un clic, il y a tout. Il suffit du bon lien, chacune des milliards de pages du web est à ma disposition. Ce sera une vidéo, une musique, une photographie, un texte, quelque chose de nouveau, de sans précédent. Et qu’y a-t-il au clic suivant ? C’est la découverte du monde, de toutes les terra incognita sans sortir de sa chaise. C’est le remplissage de soi par le défilement infini. Et s’il faut se remplir, c’est que nous sommes vides. C’est comme un théorème. Peut-être que s’il y a possibilité de nous remplir, comme une incitation, peut-être que ça nous creuse aussi, ça. Comme un autre théorème. Comme un récipient souple, mou, à mesure qu’on le remplit il gonfle pour recevoir encore plus de plein. Gavage sans fin.

Chaque jour il y a plus de données, chaque seconde des milliers de gigaoctets deviennent disponibles, attendant notre clic, des milliards d’informations dans lesquelles chercher, trouver sans chercher, se voir, voir autre chose, un autre monde, un monde atroce ou un monde meilleur. On peut se perdre dans des articles de journaux et leurs commentaires haineux ou dans des rues calmes d’une banlieue de Tokyo avec Google Street View et quelques fantômes amicaux. Chaque jour de nouvelles fictions, plus que toutes celles que nous avons vues jusqu’alors. Le contenu n’est pas seulement rapide, il est plus rapide, il accélère, et il y en a de plus en plus. La fonction d’accélération est vertigineuse, la chute libre d’un corps accélère avec la gravité, c’est visible et quelque soit la masse de l’objet, on le sait.

Depuis Newton on connaît la formule, la force de gravité = la masse × la pesanteur. La pesanteur étant une fonction de la constante universelle de gravitation, de la masse et du rayon de la terre au carré : on tombe. Mais depuis Einstein, on sait qu’on ne peut pas distinguer si l’on tombe avec une accélération constante dans un "champ gravitationnel" [1] ou si l’on est en apesanteur complète, léger loin de tout corps massif. Dans les deux cas "on ne sent pas son poids" et les lois de la physique deviennent les mêmes. Pendant la chute libre du haut d’un immeuble (par exemple) pas moyen de dire si c’est la Terre qui accélère vers le haut ou nous vers le bas. Le seau de peinture et le pinceau sont immobiles, c’est l’immeuble qui monte et le sol qui accélère vers nous. Einstein a un jour pensé ça, "Si une personne est en chute libre, elle ne ressent pas son propre poids", qu’il raconte comme "la pensée la plus heureuse de sa vie".


Sur sa ligne d’espace-temps, la pomme qui "tombe" est immobile.

Enfermé dans l’ascenseur en chute libre, je peux croire que je suis dans l’espace, les objets autour flottent comme moi, aucun moyen de distinguer. Inversement, dans l’espace, si ma fusée subit une accélération par "en-dessous", disons, alors je colle au sol et les objets tombent, pas moyen de savoir si par hasard je ne serais pas sur Terre. La gravité et l’accélération, identiques. L’immobilité et la chute, identiques. En Relativité Générale, ça s’appelle "le principe d’équivalence".

En restant immobile nous chutons. Chutant, nous accélérons d’environ 9,81 mètres par seconde au carré, c’est-à-dire qu’à chaque seconde nous allons 10 m/s plus vite qu’à la seconde précédente [2].

Sur Internet, je ne bouge pas et tout s’élève dans la fenêtre qui défile devant moi, et le contenu accélère, c’est bien le mouvement de la chute.

Je prends une vidéo au hasard. Je peux vivre dans le passé aussi. La Relativité Générale n’y peut rien : sur Internet je peux voyager dans le temps. Je peux essayer de me reprogrammer un samedi après-midi de télévision de 1989. Les programmes sont-là, un peu en désordre, un peu de plusieurs années, mais je peux m’approcher d’une telle journée, entre séries et jeux télévisés. Peut-être même un match de tennis, je m’imagine au mois de mai, il commence à faire chaud dehors, les volets sont fermés pour ne faire de reflet sur l’écran et voir ce match inoubliable. Lendl a l’air plus vieux que moi, encore aujourd’hui quand je le regarde et que je suis plus vieux qu’il n’était. Chang est toujours aussi jeune, et déjà en 1989 je le trouvais plus jeune que moi alors qu’il était plus vieux. Je prends ces quelques notes, suis surpris de me souvenir des images, des attitudes des joueurs, de comment le tissu de leur vêtement flotte différemment de ceux d’aujourd’hui, de comment le jeu était plutôt lent.

BNP IBM
L’écho du choc balle-raquette, le rebond plus soft.
"Même Ivan Lendl dit ouais bien joué."
Les commentaires calmes, concentrés, beaucoup plus qu’au foot de nos jours par exemple.
Lacoste Perrier
"Elle est bonne ! Il n’aime pas ça Ivan Lendl, ça se voit sur son visage."
Le moment du match où l’on sent que ça bascule, à 2 sets à rien, on sent que le match peut se retourner en faveur de Chang, et le fait de le savoir comme si je venais du futur pour assister au match avec cette connaissance d’oracle.
"Vraiment magnifique cet enchaînement, c’est son meilleur coup."
Trente zéro.
Sergio Tacchini
"On a fixé j’espère ce fabuleux coup droit sur la pellicule."
Jeu Chang. L’accent anglais de l’arbitre.
"Tout à fait, Patrice."
Le claquement du filet. Le cri de Lendl. Point de bascule à 15-40 ?
Gatorade Reebok
Le murmure du public sur les coups litigieux
"La pin’s mania continue de battre son plein à Roland Garros."
Ou 30-40 ?
"Une occasion pour Chang de prendre le service du Tchécoslovaque. Enfin, du Tchécoslovaque résident américain."
"Sur la ligne ce coup droit."
Encouragements criés dans le public. Les plans de coupe sur des visages, des chapeaux.
Des silences.
"Il mange une banane, Michael Chang. Chang qui, tout comme Miloslav Mečíř, a une passion, une grande passion, c’est la pêche. Sans doute le moyen d’oublier un peu le circuit du tennis. Et puis aussi de se concentrer, d’être tranquille de se détendre. D’être avec soi-même."
[ ... ] [3]

Comme une île temporelle.


[1Langage courant inadapté mais pour le moment ça nous permet de nous comprendre.

[2

[3Et à la fin : "Lendl sifflé qui n’attend pas son adversaire pour quitter le court."


#4 La mécanique

mardi 1er décembre 2020, par AS

Je crois toujours que « l’aventure moderne » a commencé à un moment précis que je saurais situer : il y a deux ans et demi, quand sont apparus les premiers signes du burn-out. Ou non, plutôt en l’an 2000, quand je travaillais en start-up. Sauf que, c’était plus tôt, encore, viennent me suggérer les photos de Joachim choisies pour illustrer le diaporama du prochain volet de notre enquête, « Qu’est-ce que la connexion a changé dans votre vie, au début ? ». Pour accompagner la présentation, il décide de montrer de vieilles encyclopédies, des Guides des inventions qui nous feraient sourire et des dictionnaires défraîchis : du pré-Wikipédia, en somme.
Tout a commencé au début des années 90, printemps 1992, je crois. J’avais répondu à une annonce énigmatique publiée dans Le Figaro. Une société – on ne savait pas qui – cherchait des étudiants pour des travaux de bureau. Le journal ferait suivre les candidatures. Lettre de motivation manuscrite de rigueur, CV tapé à la machine, le tout envoyé par la poste avant de guetter le facteur qui ne dirait qu’une fois par jour, six matinées par semaine, si une réponse pouvait venir. Le reste du temps : rien. Rien d’autre à faire qu’attendre dans un lâcher-prise impossible puisque rien ne pouvait pallier le vide de la boîte aux lettres, ni mails reçus par dizaines, ni offres similaires auxquelles postuler d’un clic en oubliant, l’instant d’après, ce geste.
La réponse finit par venir et je fus prise, sur-sur-diplômée pour le poste et surtout dans des conditions honteuses, en CDD mais sans contrat pour ne pas avoir à verser de prime de précarité. Je n’y connaissais rien, c’était mon premier « vrai travail », « dans le milieu de l’édition », qui plus est : j’acceptai. C’est ainsi qu’un matin je me suis retrouvée à Saint-Germain-des-Prés dans des locaux immenses faits de toutes petites pièces (les bureaux des employés) et d’un peu plus grandes (ceux de leurs supérieurs hiérarchiques) ; de pièces, surtout, remplies de livres qui prenaient la place des humains.
Je m’étonne aujourd’hui de ne plus me rappeler le temps exact passé dans ces locaux dont un journal m’apprend qu’ils faisaient 800 mètres carrés – deux ou trois mois, sans doute. À l’époque, chaque minute pesait une éternité. Chaque jour, j’avais l’impression que le travail mangeait ma vie et ma jeunesse. C’était Chronos qui me bouffait toute crue.
Il s’agissait de travailler pour la plus célèbre des encyclopédies en un volume, paraissant chaque année et qui promettait au lecteur de lui apprendre « tout sur tout ». Dans mes souvenirs, ce qui revient, ce sont les kilomètres d’étagères poussiéreuses bourrées à craquer de papiers, de volumes qui prenaient des salles entières où on ne faisait que se faufiler ; les fenêtres crasseuses donnant sur la rue ; les employés en CDI, issus de la noblesse comme le maître des lieux et dont seuls les hommes passaient cadres. Bien entendu, ni cantine ni tickets resto. Avec ma collègue du même âge, nous descendions le midi avec nos tupperwares frissonner sur un banc face à un magasin de parapluies ou, rarement, déjeunions au café. Les jours fériés, nous ne travaillions pas mais n’étions pas payées – du tout.
(quand j’y pense...)
Notre tâche, c’était de mettre à jour le travail de ceux qui nous avaient précédés, certainement été remerciés neuf mois plus tôt sans la prime eux non plus, puisque selon l’idée du patron, tout cela s’assimilait à la cueillette des fraises : c’était saisonnier. Il fallait vérifier les occurrences de chaque mot de l’index dans la nouvelle version de l’encyclopédie, pointer le numéro de page et chasser les doublons – ce qui demandait bien bac + 5, n’est-ce pas ? Mais, et c’était une nouveauté (révolution dans la maison), il fallait aussi saisir les données corrigées dans les colonnes sans fin (début du scroll ? Peut-être) d’un logiciel créé pour l’occasion. Là se situe le sel de l’histoire, si on peut dire : le créateur de l’encyclopédie n’ayant aucune confiance dans les ordinateurs – ce qui a fini par causer sa perte – il nous était demandé de reporter chaque opération sur une version papier qui n’était autre que l’impression de ce que nous voyions sur l’écran. Autrement dit, et j’avais calculé pour comprendre pourquoi je me sentais tellement anéantie, dévorée du matin au soir, chaque jour nous faisons 8000 opérations de vérification, ou plus exactement deux fois les mêmes 4000. Je me souviens de la réaction de ma psychanalyste à ce sujet – raison pour laquelle, sans doute, je crois me rappeler ces chiffres.
Un châtelain, ses vassaux, ses sbires. Écrivant cela, je comprends soudain pourquoi, à la fin de mes études, le milieu professionnel de l’édition, son organisation, ses hiérarchies, ses violences souterraines ont commencé à me rebuter. Nous étions de petits robots, tournant la tête de gauche à droite des milliers de fois dans la journée, passant de l’écran au papier, du papier à l’écran dans le bureau crasseux. Cet index, c’était le trésor de l’encyclopédie, disait le patron aux journalistes : sans lui, rien ne tiendrait. J’ai toujours aimé les index, on en trouve dans plusieurs de mes livres, il fallait y veiller, je le comprends. Cependant, au fil des jours, les petits robots que nous étions, ma collègue et moi, découvrions que les centaines de pages qu’il référençait contenaient de fausses statistiques à cause de calculs erronés sur la croissance, ou décroissance, de l’industrie de tel pays, effectués par dessus la jambe parce que certaines données manquaient et qu’il fallait, coûte que coûte, actualiser l’encadré. La rumeur, vérifiée, courait de salle en salle. On s’offusquait, allait voir un plus haut placé : rien ne changeait. Que faire de plus ? Rien. Ce n’était pas ce qu’on nous demandait.
Il y eut pire. En 2001, scandale dont je n’ai pas eu connaissance à l’époque et qui, semble-t-il, avait commencé à germer deux ans après mon départ, l’encyclopédie fut poursuivie pour complaisance face aux thèses négationnistes, avec reprise de chiffres falsifiés des Juifs morts à Auschwitz directement calqués sur ceux de Faurisson, chiffres qu’elle eut un mal fou à se décider à supprimer.
(est-ce que je m’égare ? Suis-je vraiment hors sujet ? Combien de temps aurait tenu sur Wikipédia la révérence envers Faurisson et consorts constatée dans les articles ?)

En 2000, huit ans après cette première expérience, je cherchais du travail et c’était très urgent. Pendant que se poursuivaient les tests de recrutement de la start-up américaine qui allait m’employer, j’ai passé un entretien d’embauche pour un emploi similaire. Là encore, il s’agissait d’une société étrangère qui voulait s’établir en France. Moins bien payé, moins bien situé, 39 heures par semaine au lieu des 35 de rigueur depuis peu... Surtout, le recruteur était l’un de ces anciens cadres de l’encyclopédie, qu’il avait donc quittée mais dont il avait vu la mention sur mon CV, ce qui l’avait décidé à m’appeler, me dit-il en entretien. Deux ou trois jours plus tard, alors que je n’avais toujours pas la réponse de la start-up américaine, j’ai dit non quand lui me disait oui. J’ai refusé au téléphone, dans une sorte de vertige — et l’immense soulagement quand le yes est enfin venu des US, me délivrant de cette peur d’avoir été trop optimiste, de m’être fait confiance, d’avoir préjugé de l’avenir.
Quelques mois après, lors d’une veille sur les journaux en ligne, j’ai découvert que la société dont il dirigeait la branche française était en conflit avec ses employés, qu’elle voulait déjà licencier. N’ayant eu d’autre choix que d’occuper les lieux et de dormir sur place, les rédacteurs venaient de se faire dégager, manu militari, par la police appelée en renfort.
L’article est introuvable de nos jours sur le web. J’en garde la mémoire.


Flâner

dimanche 15 novembre 2020, par JS

La distraction est un terme négatif qui désigne la perte de l’attention que l’on accorde à une tâche autrement intéressante, importante, à cause d’un signal extérieur (quelqu’un parle, on frappe à la porte, un téléphone sonne) et avoir de la difficulté à se remettre à cette tâche. Nous avons été distrait. C’est à la fois ce qui distrait et le fait d’être distrait.

La distraction est un terme positif qui désigne une activité agréable, divertissante, qui permet de se détendre, de penser à autre chose qu’à l’activité désagréable que chacun peut être contraint d’exercer, ou permet de sortir de l’ennui, d’une période vide sans action, sans pensée, sans joie. C’est une récréation, un jeu, un plaisir.

La distraction peut être synonyme d’étourderie. Quelqu’un de distrait peut éveiller la suspicion, on ne lui fera pas confiance, on ne lui confiera pas une tâche, un travail, il va oublier, que fait-elle à regarder les fourmis, que fabrique-t-il allongé dans l’herbe ?

La distraction est un terme de chimie qui signifie la dissociation des différents éléments d’un corps.

Quelqu’un de distrait, qui vient d’être détaché de son travail, de sa passion, de son instant, peut choisir de prolonger sa récréation en se distrayant de la distraction qui l’a interrompu par une activité qui lui fait soudain plaisir, une activité sans conséquence, solitaire, égoïste, qui le regroupe avec lui-même.

La distraction, c’est délicat, ça peut être tout et son contraire.

Alors soudain, je prolonge la notification qui vient de retentir en me glissant dans son onde sonore et en vibrant avec elle je l’amplifie puis je m’amplifie et ainsi l’efface. Je prends place dans l’infime courant d’air ainsi créé et ouvre la porte. Je descends aux bords de Marne et croise d’autres flâneurs. Parmi eux des cyclistes, des joggers, qui ne se laissent pas distraire et filent leur chemin tracé en dépassant les promeneurs. Je marche encore plus lentement qu’eux, tellement qu’on me regarde de travers, même ici sur le bord herbeux d’un lieu dédié à la paresse, tellement je suis lent. Il faut dire, je bouge à peine. Chaque pas me prend plusieurs minutes. Ce n’est plus un bord de rivière, une allée, une ligne, c’est un point où je suis immobile au regard de n’importe qui, un point concentré où le temps ne s’écoule plus.


#3 L’interruption

dimanche 15 novembre 2020, par AS

En 2000, nous étions une trentaine à travailler pour cette start-up américaine près des Champs-Élysées, rivés à nos ordinateurs. Scanner le Web à longueur de journée pour dénicher les meilleurs sites, en produire des résumés, les ranger dans des catégories d’annuaire dont il fallait, par la même occasion, développer l’arborescence : on nous surnommait les joyaux de la couronne, ceux qui donnaient sa valeur au produit.

Pas le temps, bien sûr, de s’attarder, de dériver plus de quelques minutes sur un site au contenu qui pourrait nous intéresser puisque nous étions chaque jour soumis au nombre de résumés à entrer dans la base, nombre susceptible de varier, nous avait-on prévenu. Jamais il ne fut plus élevé que le maximum attendu. Jamais nous ne dûmes travailler douze heures de suite, par exemple – nous savions, à l’embauche, que ce serait possible. Mais le travail de recherche, de surf d’une page à l’autre, de passage en revue des sites de référence dont il fallait extirper les listes de liens (cliquer, vérifier, choisir, rédiger) se suffisait à lui-même. Habitués à lever le camp dès que nous avions bouclé les 45 résumés, nous traînions rarement. La vitesse de réaction faisait partie des qualités qu’on attendait de nous lors du processus de recrutement (test écrit / entretien en français / entretien en anglais /ouf). C’était valable aussi lorsqu’il s’agissait de quitter les lieux. Une fois la porte de l’immeuble années 30 fermée, c’était fini : le travail restait dans les murs, on ne l’emportait pas avec soi.

Arriva cette nouveauté : « Checkez vos mails ! ». « N’oubliez pas de checker vos mails ! », une demande répétée de plus en plus souvent, à voix haute, en passant une tête, par notre responsable française. Nous travaillions à trois ou quatre dans de petits bureaux, tous facilement accessibles. La salle de réunion, la cuisine étaient à deux pas. Pourtant, il fallait « checker ses mails » pour savoir, à la seconde, ce que la direction voulait. Nous n’avions pas, alors, le réflexe d’ouvrir la boîte de réception cinquante fois par heure. Nous nous contentions de surfer.

C’était l’époque de 99 francs de Frédéric Beigbeder, qui racontait comment, publicitaire, il écrivait son livre au lieu de travailler pour se faire virer de son boulot.

C’était celle de l’essai Les Intellos précaires, que nous avions tous lu, nous pour qui ce CDI en start-up était souvent le premier (ce fut d’ailleurs le seul, en ce qui me concerne).

Ce serait, quelques années plus tard, celle de L’Open space m’a tuer, premier des ouvrages grand public sur le burn-out numérique.

Nous avions constitué une petite bibliothèque en compilant les chèques cadeaux de la Fnac qu’on nous avait donnés, ce qui gênait la direction. Je ne sais plus pour quelle raison juridique mais les petits bonus qu’elles nous octroyait par moments devaient, par obligation, s’évaporer dans la nature : gourmandises avalées, fleurs fanées, il ne fallait pas capitaliser autre chose que des kilos à perdre. Des livres, c’était déjà trop.

Nous préférions lire sans nous arrêter plutôt que checker nos mails. De là venait notre culture. Nous avions encore les nerfs, la concentration de le faire.

Un jour débarquèrent de nouveaux venus, des commerciaux – uniquement des hommes – chargés de rentabiliser l’annuaire, de lui ajouter une valeur marchande dont visiblement il manquait. Comme un immeuble parisien, il fallait désormais le vendre à la découpe, le tronçonner en petits morceaux pour que chaque résumé puisse être, non plus écrit en fonction de la qualité des sites que nous avions élus, mais rédigé afin de mettre en avant ceux qui nous payeraient pour le faire : des clients soucieux de voir remonter, contre rémunération, leurs pages web dans les catégories de l’annuaire.

Ces commerciaux se mirent rapidement à nous regarder de haut, nous les littéraires, les scientifiques, les artistes. Le mépris était réciproque. D’ailleurs, ils ne me reviennent que maintenant, ces types à chemisettes qui croyaient que les femmes de l’équipe se jetaient sur les magazines féminins (perdu) et qui, si le bureau parisien n’avait pas fermé, auraient certainement tenté de prendre le contrôle. Ils s’imaginaient que nous allions gérer pour eux le café de la cuisine et les petits gâteaux : ils se trompaient (c’était peut-être avant leur arrivée furtive mais je me souviens d’un voyage à la mer qui fut envisagé pour fédérer l’équipe. Simplement, elle commençait à s’en foutre, l’équipe, elle aurait préféré de l’argent à dépenser comme elle voulait plutôt que d’être soudée par un voyage en bus).

Dans la boîte mail, après les bonnes surprises (« rendez-vous dans le salon pour une dégustation ! ») arrivaient maintenant les convocations pour des entretiens préalables aux licenciements. On ne pouvait pas leur répondre : on ne savait pas qui, de San Francisco, d’Amsterdam ou de Londres, nous les envoyait – qui était notre chef, en réalité. Chaque ville se renvoyait la balle. Il y eut une première vague de départs. Nous fumes moins nombreux dans les beaux locaux années 30. Chacun récupérait le travail d’un joyau disparu. L’annuaire devenait fantôme. Quel intérêt de checker ses mails ?


#2 La chute

dimanche 1er novembre 2020, par AS

Tout a commencé peut-être vingt ans plus tôt. Je travaillais alors pour la filiale franco-britannique d’une start-up américaine qui n’en était pas une, enfin, pas exactement : conçue en Australie, développée à San Francisco, elle avait ouvert des bureaux à Paris gérés à Amsterdam – ou à Londres, je n’ai jamais bien su. Une entreprise qui n’avait rien d’une « jeune pousse » montée à trois dans un garage de banlieue (tel devait être, pourtant, le storytelling d’origine, j’avoue que je ne m’en souviens pas) : les locaux avaient été loués dans un immeuble années 30 près des Champs-Elysées et quand les patrons américains débarquaient (je me rappelle un type d’une vingtaine d’années en surpoids, T-shirt et casquette, comme de juste), c’était pour se plaindre des l’étroitesse des lits du Royal Monceau, le palace situé à côté.

C’est là que j’ai appris les expressions open space, marque blanche, joint-venture (union de deux entreprises dans un but commun, ce que nous formions avec British Telecom, prononcez Bi-Ti, afin de créer le meilleur annuaire internet du monde). On disait dot com et non pas point com pour parler de l’extension d’une URL. Les horaires étaient variables en fonction du travail à fournir et de nos modes de vie. Nous étions payés à l’heure mais nous travaillions à la tâche : sitôt bouclés l’exploration du web et les 45 résumés de sites web à rédiger pour nourrir l’annuaire, chacun pouvait partir sans demander son reste. Certains arrivaient à 7h, d’autres à 11. Certains restaient tard, d’autres rentraient chez eux dans le milieu de l’après-midi. La direction savait que nous avions une vie à côté. C’était même la raison pour laquelle nous avions été embauchés, surdiplômés pour un travail un peu débile. Dans notre seconde vie, nous dansions, jouions de la musique, écrivions, participions à des colloques. Chaque mercredi, une masseuse japonaise montait dans les bureaux, s’occupait de nos épaules. Quand nous avions bien travaillé, la direction de Paris nous offrait des fleurs, des pâtisseries. On nous parlait de stock-options, là aussi un terme nouveau. C’était cool. Il fut même question d’une formation à San Francisco. Nous aurions pris l’avion ensemble, nous commencions à y rêver. Et puis un mardi, ce fut la chute. Chute des cours de la bourse, que nous découvrions en direct sur Google (ce Google qui allait nous manger tout cru), réunis devant le même écran ; chute que, sur le moment, nous n’avons pas su à quoi attribuer avant d’apprendre, en début de soirée, qu’elle était corrélée à celle des tours de Manhattan.

*

(vidéo : la partie aérienne du trajet menant de chez moi aux locaux de la start-up en question en 2000-2001, filmée avec une petite caméra numérique d’emprunt six ans plus tard, trajet durant lequel j’ai écrit — dans un carnet que j’emportais chaque jour — mon premier livre paru : Fenêtres open space, sorti en 2007)


Infini

dimanche 1er novembre 2020, par JS

Sur le web, le scroll infini, c’est descendre en bas d’une page qui n’a pas de fond. Le cercle de rafraîchissement est celui de l’enfer. "Je termine ce chapitre avant d’éteindre la lumière" n’a plus de sens. Il n’y a plus qu’un seul interrupteur, celui pour allumer. On ! On ! On ! Play ! On n’éteint jamais. Toujours plus bas. Toucher le fond pour donner une impulsion et remonter ? Impossible.

Attention : c’est une invention merveilleuse. Un génie ergonomique. La pagination est un modèle pré-web de pensée ergonomique. La page infinie a beaucoup plus de sens. Sa seule verticalité nous rappelle qu’il s’agit d’un site dédié à la consultation, à la navigation, à l’échange, et ce n’est pas inventé pour les réseaux sociaux mais au départ pour le site de son créateur, son blog, (disparu depuis), à fins de démonstration.

Crédite-t-on les inventeurs d’algorithmes ? En 1962, Jack E. Bresenham invente l’algorithme permettant de tracer un segment entre deux points sur un écran matriciel. Applications en recherche, en calcul, ou dans le domaine des jeux vidéos. Son nom est inconnu, la ligne trop évidente, cachée sous les masses d’autres algorithmes nécessaires pour afficher la moindre image. En 2006, Aza Raskin invente le défilement infini, qui charge le contenu à mesure que l’on descend, et vide de la mémoire ce qui disparaît au-dessus, permettant une navigation fluide, naturelle serait-on tenté de dire. France Info rapporte que l’inventeur comparait en 2019 son invention "à un verre qui se remplirait sans cesse par le fond, nous faisant boire", dit-il, "beaucoup, beaucoup plus". Il regrette sa découverte qui s’est transformée en maléfice, faisant perdre mondialement "l’équivalent de 200 000 vies par jour", tombées dans le puits sans fond.

Le défilement virtuellement infini existait alors déjà depuis plus de trente ans dans les jeux vidéos. Dans Speed Race de Taito en 1974, une borne d’arcade avec volant sport à trois branches vous permettez de piloter une Formule 1 de quelques pixels, la route défilant de haut en bas jusqu’à la ligne d’arrivée. Horizontalement, Atari sortait Defender, un jeu de tir dans l’espace, en 1980. Dans ces jeux la fin du niveau, l’accident, la mort du joueur, marquaient l’arrêt du défilement, de même que la victoire, la ligne d’arrivée, l’éradication des vaisseaux aliens.

Mais s’il n’y a pas de but ?

 
La page infinie est un rêve d’ergonomie, de découverte. Poser une question sur un sujet et en parcourir toutes les ressources, et même plus : indéfiniment. N’importe quelle recherche donne un résultat navigable. C’est d’ailleurs une caractéristique des intelligences artificielles : ne jamais dire "je ne sais pas". Toujours fournir une réponse. Et l’éternité pour les lire. Mais son utilisation s’est surtout développée dans les réseaux sociaux : Instagram en particulier, balayer sans fin tous les paysages, tous les visages, tous les repas possibles, tous les chiens et les chats.

La page infinie est aussi un rêve marketing. Si l’on reprend l’exemple du jeu vidéo d’arcade, ces bornes placées dans les cafés ou les salles de jeu dédiées, on peut imaginer un jeu sans fin, présentant toujours de nouveaux ennemis, de nouveaux labyrinthes, permettant au joueur de remettre indéfiniment de l’argent quand il perd. L’intérêt pour les sociétés de réseaux sociaux et de garder les yeux de leurs produits (nous) plus longtemps à l’écran pour enregistrer nos clics, likes, intérêts, et les revendre aux sociétés qui placent de la publicité sur les parois de ce gouffre.

La page infinie est aussi un rêve de création. La grande page dans laquelle vous lisez ce texte en est un exemple. Pouvoir ajouter du contenu, poser un texte à côté d’une photographie, mettre une vidéo un peu plus loin, proposer un labyrinthe où se perdre. C’est le travail de Philippe de Jonckheere sur son Désordre et la plus grande page à ce jour, qui se charge automatiquement à mesure que l’on défile (verticalement et un peu vers la droite, peut vous prendre entre 9 et 20 heures (?) d’affilée si vous lisez, écoutez, regardez, tout, ou plusieurs mois à raison de quelques minutes par jour) est ici, et une autre infinie dans le temps est (chaque minute qui passe affiche aléatoirement des photographies prises à cette heure-là précise et disponible sur le Désordre).

La page infinie est aussi une métaphore de la dépression. On glisse lentement tout au fond, espérant trouver quelque chose, soit un espoir, soit un signe final. Mais il y a toujours plus loin où tomber. Et pendant que l’on tombe, on se remplit le vide existentiel de contenus, de phrases postées, de titres au contenu qu’on ne lira pas, de photographies, et pendant ce temps il n’y a pas soi, il y a un remplissage permanent, comme ce verre dont parle Raskin. Quand on est vide on cherche à se remplir. Quand on est en situation d’être rempli, est-ce que cela force un vide en nous ?

La page infinie peut aussi s’arrêter. Si l’on relève la tête de l’écran, ou si l’on ouvre le clavier. Marcher ou écrire bloque le flux. Mais quand on écrit : ajoute-t-on au flux ? À la dépression des autres ? Comment s’en sortir, la tête haute, précisément ? Face au défilement sans fin du ciel pendant une longue promenade.


#1 L’oscillation

lundi 5 octobre 2020, par AS

Tout a commencé par une vibration, un tremblement qui apparaissait dès que je me mettais en route, me donnait l’impression de m’enfoncer dans le sol. Sur la place du Colonel Fabien, devant le kiosque à journaux, la semi boule blanche du siège du Parti communiste se déformait derrière les barreaux de la grille. Près de la bouche du métro, le trottoir s’amollissait, la chaussée devenait liquide. Surdimensionnée, la colonne Morris penchait par intermittences, prenait de plus en plus de place. Ses affiches pour des films, des pièces que je n’irais pas voir colonisaient le ciel. Je tournais la tête, j’entendais : Je suis le marteau, toi le clou. J’essayais de ne pas écouter, de redresser le paysage. Mais tout m’éblouissait. L’oscillation ne me quittait plus. J’oscillais dès que je me retrouvais dehors, dès que je marchais, dès que je me mettais debout. J’oscillais dans le couloir, dans la chambre, devant mon lit. Par mail, le médecin me dit : Arrêtez-tout. Vous allez vous casser une jambe.

Tout a commencé bien avant. Un an et demi plus tôt, à Paris, rue de la Verrerie, je suis tombée en franchissant un passage piéton, me suis ouvert le genou alors que je me rendais dans une galerie d’art pour voir une exposition d’Agnès Varda, présente ce jour-là et à qui j’espérais parler malgré une fatigue déjà forte. Il faisait beau, j’étais en jupe, jambes nues. Je n’ai pas écouté le présage, suis entrée dans une pharmacie, suis ressortie avec un pansement et n’ai pas rebroussé chemin. Dans la galerie était présentée une cabane de pellicule, une installation faite, non pas de chutes, mais des bobines déroulées d’une copie de film, un 35 millimètres devenu inutile depuis le numérique, recyclé en cocon, en maison aérée. Je l’ai traversée plusieurs fois puis je me suis assise. J’ai observé les visiteurs. Quelques uns s’exhibaient un peu, parlaient fort, attendant de voir l’artiste.
Ornée de tournesols, cette cabane s’appelait La serre du Bonheur. Je vois encore les murs et les deux pans de toit, noirs de loin : mille arrêts sur image. Je n’ai pas abordé Varda, ni seule ni entourée : même sans pansement sur le genou, il était trop tard pour oser.


Autoroute

jeudi 1er octobre 2020, par JS

Pour réduire le risque de devenir porteur du virus, alors que sa progression reprend partout, plutôt que d’emprunter le RER pour traverser l’Île-de-France de Noisy à Cergy, et pour un cours d’une seule heure — déjà la notion de "cours", je m’y suis laissé emporter un peu malgré moi parce que je laisse trop faire les choses et refuse le refus — au bout d’un trajet d’1h30 à 1h45 dont 1 h à 1 h 20 dans le train, j’ai préféré prendre la voiture quand j’ai vu sur l’itinéraire de mon téléphone le temps réduit de plus de vingt minutes à l’aller. Je me suis dit qu’il suffirait d’attendre la fin des gros bouchons pour revenir en un temps cumulé au plus égal à celui du train. Mais c’était sans compter la fatigue, la faim, les prises irrégulières de Xanax dans la semaine.

Tout d’abord sur l’A4, je regardais quoi ? Le tableau de bord et l’écran indiquant la vitesse pour vérifier que j’étais bien sous 90 ? L’écran de sélection des stations de radio ? Ou le téléphone, fixé à son support sur le pare-brise, pour choisir un podcast ? Quelque chose en moi a relevé les yeux cet écran pour voir la voiture devant moi se rapprocher dangereusement vite. Elle était comme immobile, ses feux arrières rouges, je ne ralentissais pas assez vite, je ne freinais à vrai dire même pas. Au moment de la voir j’étais déjà si près et si vite (86) que je ne pouvais pas freiner sans lui rentrer dedans. Alors je l’ai doublée par la droite, la file était vide à cet endroit. Ensuite, j’ai pu ralentir et, un peu plus loin, bouchonner comme tout le monde.

Moins de dix minutes plus tard sur l’A86, un camion déboîte sans me voir et moi aussi sans le voir jusqu’au moment où mes bras font un mouvement de volant qui me sort de mon engourdissement et des tremblements de la peur précédente. J’évite le camion en passant sur la file de gauche, et j’accélère, et le dépasse.

Deux coups de chance car j’ai changé de file deux fois au dernier moment et il n’y avait personne qui arrivait par derrière, j’avais juste eu le mouvement réflexe d’éviter mais pas celui de regarder dans un rétroviseur.

Encore plus tremblant et ma tête pesant trop lourd, je suis sorti dès que possible pour rejoindre la première chose que j’ai vue en bordure de la grande route : le centre commercial de Rosny 2. Je me suis garé dès que possible, à la première place disponible, dans un grand parking sous un autre parking, le long du centre. Je tremblais quand je suis rentré dans l’immense centre, où je me suis perdu un peu avant de pouvoir m’asseoir, commander à manger, et envoyer un SMS. Le cours n’aurait pas lieu en ma présence.

Premiers changements
Je ne vous dis mon âge mais

dimanche 15 novembre 2020

Cette semaine sur Twitter (d’où est-ce parti ?) l’aubaine pour notre enquête de voir passer cette question reprise et reprise :

"Je ne vous dis pas mon âge mais..."

Et naturellement pas mal de ces réponses concernaient la connexion. En voici quelques-unes.







Premiers changements
Irruption de l’informatique au travail

dimanche 15 novembre 2020

Déjà l’encombrement, le machin difficile à caser : au boulot, le premier ordinateur était arrivé vers la fin des années 80, un engin posé ans un coin de la salle commune (on dit open space maintenant), dans les entrailles duquel on enfouissait toutes les signalisations relatives aux pannes du téléphone, jusque-là notée sur des imprimés. Pas de connexion bien-sûr, et on ne faisait encore confiance qu’au papier, aux listings troués qu’une lourde imprimante dévidait juste à côté. Souvenir du vieux chef qui m’avait initié à l’informatique, MSDOS, Multiplan, Wordstar, acronymes oubliés.

Encore quelques années et un PC avait fait irruption dans mon bureau. Où le mettre ? Le Minitel déjà encombrait l’espace : on le devine à droite sur une photo. Je souris largement, j’ai l’air heureux. J’ai des feuilles, des stylos, une armoire ouverte derrière moi laisse voir des dizaines de dossiers : c’est le règne encore de l’écrit à la main, période dont j’ai du mal à me souvenir. On ne voit pas l’ordinateur, j’avais dû le reléguer sur une autre table, je recevais mes collègues en face à face, les problèmes se réglaient en direct, par la parole.

Et puis l’ordinateur était devenu plus présent, il fallait délaisser feuilles et stylos sous peine de passer pour un ringard, s’habituer au clavier, s’user les yeux sur les lignes lumineuses. Le machin néanmoins demeurait embarrassant, les écrans plats étaient réservés aux dirigeants parisiens et pas aux cadres de province. Maintenant, je jouais à cache-cache avec les collègues qui venaient me parler, le cou douloureux à force de sans cesse déjeter la tête pour les apercevoir derrière l’empilement du PC.
On m’a doté un jour d’une adresse mail. Je me rappelle de la première fois où j’ai envoyé un message à celle qui partageait mon bureau, plutôt que de lui donner l’information de vive voix : impression triste d’une transgression. Les collègues passaient de moins en moins me voir, je n’avais plus le temps de leur répondre, sinon de manière évasive, front soucieux, œil rivé sur l’écran, essayant de distinguer vaguement quelque chose dans la multitude informatique. Bientôt, plus personne ne me dérangerait. Je ne me suis même pas aperçu de ce moment.

Thierry Beinstingel

Nos histoires de connexion
Le bruit du modem

mardi 20 octobre 2020

Mon tout premier souvenir d’internet remonte au milieu des années 90. C’est le bruit du modem relié au PC de mon meilleur ami, féru d’informatique. Une sorte de grincement hésitant, aigu avec un peu de graves aussi. Une petite musique un peu magique car, me disait-il, « tu vas voir, quand elle s’arrête, une page internet s’ouvre sur mon ordi ». Sauf que la fameuse page se fit attendre et attendre. Elle ne s’ouvrit pas. Il fallut relancer le modem et patienter encore. En musique... Ce souvenir nourrit sans doute ma préférence absolue, aujourd’hui sur le net, à ce qui s’écoute, au son plutôt qu’à la vidéo. Je ne goûte guère la littérature sur YouTube et j’ai en horreur la radio
filmée. C’est souvent sur mon ordi à moi que je découvre et écoute de la musique. Sans recours désormais à un quelconque modem...

Eric Schulthess

Nos histoires de connexion
Les heures offertes

jeudi 15 octobre 2020

Je me souviens des CD-ROM promotionnels (distribués par exemple par AOL et offerts je ne sais plus où, ni avec quoi) qui vantaient les abonnements Internet : « X heures offertes ». Je ne comprenais pas comment des heures d’Internet pouvaient être contenues dans ce CD-ROM. Je le lançais sur mon PC quand même, pour vérifier, parce que bon : c’était tentant d’essayer. Mais évidemment, sans modem, je n’allais pas loin. J’avais beau me dire que je ne m’étais pas fait d’illusion, j’étais déçu quand même. Du coup, ceci n’est pas le récit de ma première connexion (désolé).

Antonin Crenn